Les langues des signes (LS) font partie des langues strictement et foncièrement orales (c’est-à-dire. face-à-face), dans la mesure où les locuteurs, quel que soit leur pays ou la LS qu’ils pratiquent, n’ont pas massivement adopté de conventions permettant de les représenter graphiquement en vue d’une utilisation dans la vie quotidienne. La difficulté de développer un système d’écriture pour ces langues tient à leurs caractéristiques visuelles-corporelles et iconiques, qui bloquent toute tentative d’adapter des formes d’écriture conçues pour des langues vocales.
Toutefois, les signes sont dessinés dans des dictionnaires de LSF, des livres pour enfants [ill. 1], des manuels de LS [ill. 2], etc. Associés à des flèches, à une disposition adéquate dans l’espace graphique, parfois à des mots de français, ces dessins permettent aux sourds de produire d’authentiques textes qui se rapprochent de l’organisation visuelle des LS. Ces productions, souvent très personnelles, peuvent servir d’aide-mémoire, mais aussi à transmettre la culture sourde (cf. la fameuse partition de “Les pierres” de Victor Abbou [ill. 3] ou l’haïku « V » de Levent Beskardes [ill. 4]) ou encore à véhiculer des informations à un public sourd (cf. les schémas produits par Laurent Verlaine [ill. 5] et étudiés par Pierre Guitteny (2008) ou encore les illustrations utilisées dans le service fax du 114, le numéro d’urgence pour les sourds). Ces représentations des LS sont aussi utilisées par les professeurs dans les écoles bilingues, ou par les interprètes de LS lorsqu’ils se préparent, ou bien encore lors des formations en LS ou de LS, comme celle proposée aux agents du 114 à l’Université de Grenoble. L’ensemble de ces solutions graphiques servant à véhiculer des concepts en LS est l’une des origines du système AZVD [ill. 6], développé au laboratoire LISN de l’Université Paris-Saclay (Filhol, 2021).
Les tentatives pour coucher les LS sur le papier ne se limitent toutefois pas à ces productions personnelles. Bien qu’ils n’aient pas été massivement adoptés par la communauté sourde, des systèmes de notation des LS voient le jour régulièrement : le plus ancien est la Mimographie de Bébian (1825) ; le plus diffusé aujourd’hui est probablement SignWriting, qui existe depuis les années 1980 (Sutton, 1981 ; Bianchini, 2012), mais qui n’a jamais pris en France ; le seul système qui ait visé à transcrire d’emblée le discours en LSF est D’Sign de Paul Jouison (Jouison, 1995 ; Garcia, 2004), qui fait l’objet d’une tentative de valorisation par Bruno Mourier (2025) [ill. 7]. On recense aussi en France la Signographie [ill. 8] de Nadia Bourgeois (qui a fait l’objet de son mémoire de master ; Bourgeois, 2009), la Signécriture de Félicie De Monti (2009) et la Signographie Manuelle de Yaelle Pierrat (2014). À l’étranger, citons Si5s, ASLwrite, SignScript, Visiografia, Escrita das línguas de sinais (ELiS), Sistema de escrita para línguas de sinais (SEL), DeafMax, Gebareniconen, et bien d’autres (cf., pour un aperçu de ces systèmes, Bianchini, 2024 ; 2025).
Les langues des signes sont, certes, les langues des locuteurs, mais elles sont aussi un objet d’étude des linguistes. Or, ces derniers ont besoin de développer des systèmes de transcription qui permettent de décrire de manière fine, fidèle, lisible et requêtable les données de langues des signes. Ce besoin est concomitant des débuts de la linguistique des LS : William Stokoe, fondateur du champ, avait lui-même développé une notation [ill. 9], qui visait à garder une trace des trois paramètres manuels (peu après devenus quatre) selon lesquels s’analysaient, pour lui, les signes des dictionnaires. La plupart des systèmes inventés depuis, comme HamNoSys [ill. 10], sont une variante affinée du système de Stokoe : ils restent centrés sur la représentation des paramètres manuels. En France cependant, depuis dix ans, l’équipe GestualScript de l’ESAD d’Amiens, en collaboration avec les laboratoires FoReLLIS (Université de Poitiers) et DyLIS (Université de Rouen-Normandie), travaille au développement de Typannot [ill. 11] (Boutet, 2018 ; Danet et al., 2021), un système de transcription phonologique de la LS et de la gestualité co-verbale qui vise une description cohérente et requêtable de l’ensemble du corps tout en garantissant la lisibilité humaine des données.
Les systèmes graphiques permettant de représenter les LS sont globalement peu diffusés et peu documentés, voire idiosyncratiques et éphémères, l’évaluation de leur impact réel sur la communauté sourde restant difficile. Il s’agit toutefois de démonstrations de l’investissement dans la question de l’écriture des LS, qui pourrait un jour conduire au développement d’un système trouvant enfin la faveur massive de la communauté sourde.
Représentations graphiques
Ill. 1, « La Sorcière Canimo », de Monica Companys
Ill. 2, Manuelde LS
Ill. 3, Script « les pierres » de Victor Abbou
Ill. 4, Poésie « V » de Levent Berskardes
Ill. 5, Schématisation “Audiogramme”, de Laurent Verlaine
Ill. 6, Système AZVD de Michael Filhol
Transcriptions
Ill. 7, D’Sign valorisé Haïku en LSF, de Bruno Mourier
Ill. 8, Signographie « loi 2005, après 20 ans, les sourds sont-ils accessibles à 100 % ? » de Nadia Bourgeois
Écritures
Ill. 9, Stokoe
Ill. 10, HamNoSys de l’université de Hambourg
Ill. 11, Typannot de GestualScript











