Ces cinquante dernières années, la langue des signes (LS) a obtenu sa reconnaissance sur la scène artistique comme moyen d’expression privilégié des artistes Sourds. Ce mouvement, participant du Réveil Sourd en France, s’est traduit notamment par la fondation, en 1976, de l’International Visual Théâtre (IVT), berceau de la création théâtrale en LSF. Au fil du temps, cette langue est devenue non seulement un outil artistique et esthétique, mais aussi un levier politique d’émancipation, permettant sa mise en valeur par les artistes sourds. Les pratiques artistiques en LS constituent un champ d’exploration singulier, mêlant création, transmission et revendication culturelles. L’art devient un moyen d’existence où le corps est central. Face aux injonctions médicales et sociales normatives qui s’attachent à réparer la surdité, les personnes sourdes déconstruisent ces normes pour interroger l’identité sourde et l’art joue un rôle essentiel dans ce processus. Notre approche anthropologique questionne la place du corps sourd dans les processus de création, les enjeux et formes de traduction visuelle « PI sourdes »1.
La création sourde en LS a abouti à une diversité de pratiques qui réinventent les formes d’expression, de mise en scène, d’esthétique, visuelle-gestuelle ou mixant les langues, LS et langue vocale. Ainsi, les chansignes2, poésignes, chorésignes (Figure 1) et le Visual Virtuel (visuel virtuel ; par exemple « Tabou », Sophie Scheidt, 2018) explorent un jeu de corporalité original : gestualité, mouvement, rythme et spatialité. Les créations en LS et les formes d’écriture3 artistique elles-mêmes élargissent les normes des cadres artistiques traditionnels : poésie visuelle, performance ou musicalité sourde. Les arts visuels (peinture, sculpture, photographie), en LS ou non, enrichissent ce corpus.
Figure 1. Chorésigne : écriture chorégraphique de Miracle par Hasard, montrant l’enchaînement des mouvements, des expressions du visage ET des mains
Dessin de l’auteur. 1995
L’intégration de la LS dans l’art contemporain soulève des enjeux interdisciplinaires et interroge la Visual Culture (culture visuelle) ou le positionnement des artistes sourds, notamment le rapport entre Sourds et entendants dans la production et la diffusion artistiques. La traduction et l’adaptation scénique permettent la transposition d’une œuvre d’origine en langue vocale en une œuvre signée qui intègre des éléments esthétiques propres à la culture sourde (tradaptation4). La collaboration entre artistes sourds et entendants intervient dans ce processus de traduction ou d’adaptation. La réflexion sur le type de traduction à effectuer s’étend aux spectateurs ciblés et aux adaptations nécessaires pour assurer la réception de l’œuvre. Ceci met en lumière les enjeux politiques du bilinguisme artistique et les tensions entre l’effort pour être accessible et le souhait de préserver l’autonomie artistique sourde.
Figure 2. Dessin de Levent Beskardes Rouge (2022)
Des disciplines diverses (histoire, anthropologie, linguistique, philosophie, esthétique, etc.) analysent ces œuvres selon deux approches distinctes. D’une part, l’art des sourds, influencé par des codes non sourds et sans référence à la culture sourde. D’autre part, l’art sourd, qui est un acte de résistance et de fierté, notamment esthétique, et qui affirme la LS comme un patrimoine à défendre (voir Figure 4).
Figure 3. Dessin de Victor Abbou, comédien Sourd Les Pierres – IVT – (1989)
Figure 4. Dessin de Levent Beskardes Poissons (1991)
Notre démarche ethnographique repose sur une longue immersion et, la LS ne disposant pas d’une écriture standardisée, sur l’utilisation de la caméra, fondamentale pour documenter et archiver ces pratiques. Les témoignages d’artistes sourds, recueillis via des entretiens et nos observations de terrain, éclairent leur parcours créatif, leurs défis et les stratégies adoptées pour être reconnus dans le milieu artistique. En complément, un projet de banque de données visuelles, qui vise à regrouper photos, vidéos, entretiens filmés et écritures visuelles et intitulé « Donner corps aux archives » est en cours. L’objectif est, sur ces bases, d’analyser le rôle de l’art dans les mouvements sociaux de même que les liens entre création et politiques de réparation. À moyen terme, le dépôt de ces archives sur une plateforme multilingue devrait permettre la patrimonialisation de l’art sourd et, bien sûr, son usage pédagogique et scientifique.




