Depuis une cinquantaine d’années, les recherches sur les Sourds et les langues des signes (LS) ont provoqué un tournant majeur dans le regard porté sur ces derniers. La surdité, auparavant considérée comme une déficience traitée presque exclusivement sous l’angle de la réparation médicale, est revenue en force dans les sciences sociales à partir des années 1970. Le changement se produit lorsque c’est la vie des personnes sourdes – et non leur surdité physiologique considérée comme une déficience – qui devient le centre d’intérêt des chercheurs. Le point de vue des Sourds et l’analyse de ce qu’ils sont et vivent au quotidien – plutôt que ce que les médecins ou les pédagogues veulent qu’ils soient – deviennent dès lors une donnée-clé pour la recherche.
L’influence des mouvements pour les droits civiques aux États-Unis, ainsi que le mouvement de mai 68 en France, ont notamment contribué à ce déplacement de point de vue sur les Sourds et la surdité : des sciences médicales vers les sciences sociales ; des spécialistes qui parlent à la place des sourds vers la prise de parole des Sourds eux-mêmes ; de la surdité conçue comme une tragédie vers une réalité perçue comme une richesse et comme l’expression de la diversité humaine. Or, c’est dans ce contexte qu’émergent, aux États-Unis, les Deaf Studies – expression attribuée à Frederick C. Schreiber en 1971 –, nourrie d’abord de linguistique des LS, puis de l’ouverture à d’autres disciplines des sciences sociales.
Diffusées en France à partir du milieu des années 1970 sous l’influence du sociologue Bernard Mottez (CNRS) et du sociolinguiste Harry Markowicz (Université de Gallaudet), les Deaf Studies anglosaxonnes ont irrigué les pratiques professionnelles et la recherche française, via, notamment, la revue Coup d’œil éditée par Mottez et Markowicz au Centre d’étude des mouvements sociaux (et bientôt en ligne ici). Ces Deaf Studies de la première heure se sont attachées à décortiquer les mécanismes de l’oppression linguistique et culturelle vécue par les Sourds et ont théorisé le statut des LS en décrivant ces derniers comme une minorité linguistique. Dès lors, le regard porté sur ce que les locuteurs font de la langue des signes – et vice versa –, a influencé une partie des chercheurs et des recherches en sciences du langage, notamment en France, en ouvrant la linguistique à un véritable dialogue avec les sciences sociales. L’interdisciplinarité est devenue à la fois un héritage de la réorientation donnée par les Deaf Studies, et une condition de la recherche, tant l’analyse des langues des signes ne peut être déliée des contextes historiques, politiques et sociolinguistiques de ses locuteurs.
Dans les années 2000, une nouvelle vague de chercheurs, dont plusieurs Sourds, opère un renouvellement du champ. Outre l’étude des objets « classiques » tels que la culture et l’identité sourdes, la littérature déploie aujourd’hui une diversité de concepts tels que ceux de deafhood (Ladd, 2003), deaf gain (Bauman, Murray, 2014) », deaf space (Gulliver, 2009). Elle mobilise une diversité d’approches : ainsi, par exemple, l’introduction du concept d’intersectionnalité pour étudier les multiples systèmes d’oppression a fait émerger les Black Deaf Studies ou Feminist Deaf Studies, etc.
L’accès récent d’universitaires sourds aux postes de chercheurs s’accompagne en outre d’une réflexion critique sur la place qu’ils/elles occupent au sein des équipes de recherche et sur la place de la LS comme langue de production du savoir. Nous nous proposons ainsi depuis une dizaine d’années de traduire et diffuser les travaux issus des recherches francophones et de la tradition anglo-saxonne des Deaf Studies et de mener une réflexion critique sur le champ. Pour interroger les modes de production et de transmission des savoirs, nous menons actuellement le projet « Donner corps aux archives ». Ce projet vise à interroger les archives sourdes, à penser leur matérialité et leur pérennisation, ainsi qu’à façonner de nouvelles manières d’écrire l’histoire sourde. Par ailleurs, il ambitionne de constituer une archive numérique des sources historiques et artistiques, qui soit ouverte, accessible et plurilingue.
Les Deaf Studies ont, ainsi, été décisives à l’heure d’intéresser les sciences sociales à l’étude des Sourds et des langues des signes. Ces sciences sociales, telles que pratiquées en France, ont eu en retour la particularité de s’attarder moins sur ces “objets” ou sur la définition de catégories spécifiques, que sur l’analyse des interactions entre les locuteurs et les langues ou sur ce qui fait différence dans les usages des langues, des corps, des normes entre Sourds et entendants (Mottez, 2006 ; Benvenuto et al., 2020). Privilégier la recherche menée avec les Sourds, dans des équipes qui maîtrisent la langue des signes, langue de travail et de communication, ne relève donc pas d’une démarche militante – comme on a pu nous le reprocher –, mais d’une manière de pratiquer la recherche en se confrontant au terrain et à toutes ses composantes.
