Apports de la sociolinguistique de la langue des signes française

Diane Bedoin et Pauline Rannou

p. 19-20

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Diane Bedoin et Pauline Rannou, « Apports de la sociolinguistique de la langue des signes française », Langues et cité, 34 | 2025, 19-20.

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Diane Bedoin et Pauline Rannou, « Apports de la sociolinguistique de la langue des signes française », Langues et cité [En ligne], 34 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 06 février 2026. URL : https://www.languesetcite.fr/715

La sociolinguistique des langues des signes (LS) est en fort développement à l’international depuis les années 2000, comme en témoignent l’ouvrage de référence édité par Ceil Lucas (2001) et le récent numéro de Journal of Sociolinguistics consacré à ce champ de recherche (Kusters & Lucas, 2022). Aucune référence aux travaux sociolinguistiques sur la langue des signes française (LSF) n’y est pourtant recensée. Nous proposons ici un état des lieux des recherches en sociolinguistique de la LSF, en revenant sur leur contexte d’émergence en France, en en valorisant les renouvellements récents puis en soulignant quelques perspectives.

À quoi s’intéresse la sociolinguistique de la LSF ?

La sociolinguistique concerne l’étude des langues en société. Les travaux en sociolinguistique de la LSF s’intéressent au statut des langues en présence – notamment le français et la LSF –, aux pratiques de leurs locuteurs – enfants ou adultes, sourds ou entendants – et aux discours tenus sur leur(s) langue(s) par les acteurs concernés – dans la sphère politique, sociale ou encore éducative.

Quels ont été les travaux pionniers en sociolinguistique de la LSF ?

La sociolinguistique de la LSF a émergé dans les années 1990. Il s’agissait de contribuer à la reconnaissance de la communauté sourde et de la LSF, trop longtemps méconnues et minor(is)ées. Deux pôles de formation et de recherche se sont développés en France : à l’Université de Rouen et à l’Université de Grenoble. Le premier numéro de la revue de sociolinguistique Glottopol consacré aux langues des signes dont la LSF, coordonné par Richard Sabria (2006) et auquel contribue Agnès Millet, en témoigne. Ces deux traditions se poursuivent aujourd’hui, tout en se renouvelant.

Quels concepts sont aujourd’hui mobilisés en sociolinguistique de la LSF ?

La sociolinguistique des LS, et de la LSF en particulier, présente les mêmes lignes de force que la sociolinguistique traitant des langues vocales (LV), même si certaines spécificités sont à souligner. Précisons que, sans que nous prétendions à l’exhaustivité, les travaux cités sont jugés significatifs dans le champ.

Concernant la variation et les contacts de langue, les travaux de Legeden, Blondel et collaborateurs (2011) explorent les écrits en contexte de surdité et notamment les SMS « sourds ». Ils mettent en évidence la complexité à l’œuvre dans ces écrits : il existe, d’une part, des variations liées aux contacts de langues ou variétés (dont français, LSF, créole réunionnais) et, d’autre part, des caractéristiques de l’écriture-SMS dont certaines sont proches de l’oralité. Certains indices ou marqueurs se révèlent spécifiques au contexte de surdité, d’autres sont en partage avec tous les scripteurs.

La thèse de Hutter (2011), reprise en partie dans Delamotte (2016), interroge la LSF comme participant de la diversité linguistique. Plutôt que de se centrer sur les procédés linguistiques de variation des signes, la thèse identifie les représentations épilinguistiques de la variation chez les locuteurs de LSF. Par ailleurs, de rares travaux, souvent émanant d’étudiants, explorent la variation à travers les registres de langue en LSF. C’est le cas de mémoires d’étudiants sourds de la Licence professionnelle Enseignement de la LSF en milieu scolaire de l’Université Paris 8, d’étudiants interprètes (Del, 2015 ; Laviec’h, 2009, notamment) ou d’interprètes français/langue des signes française (Jeggli, 2020).

Concernant les normes et la standardisation, Boutora et Fusellier-Souza (2009) soulignent les facteurs sociolinguistiques propres à la LSF qui est une langue sans territoire géographique dédié, souvent non transmise par filiation, à tradition orale (sans forme graphique). Ils sont importants à prendre en compte dans le processus de standardisation de la LSF, notamment si celle-ci est utilisée comme langue d’enseignement et non uniquement comme langue enseignée. Ces autrices évoquent les obstacles, tel le manque de ressources pédagogiques adaptées et de manuels d’enseignement.

Concernant le bi-multilinguisme, Estève et Mugnier (2017) s’inscrivent dans une approche bilingue et multimodale Leur objectif est de rendre compte des pratiques communicatives des enfants sourds dans leur développement langagier et des adultes sourds dans leurs interactions quotidiennes. Un ensemble de ressources langagières s’avère ainsi disponible, qu’elles soient orales (au sens de face-à-face) – en français avec ou sans langage parlé complété (LPC) et en LSF – ou écrites. S’attachant à montrer les fonctionnalités remplies par chacun de ces média, les autrices préconisent de ne pas réduire le répertoire langagier des locuteurs sourds à l’opposition entre vocalité et gestualité, ni, donc, entre oralisme et gestualisme.

Concernant les représentations et les attitudes vis-à-vis de la surdité, les travaux de P. Rannou (2020, voir ici même P. Rannou & D. Bedoin) portent sur les parcours de parents entendants d’enfants sourds qui découvrent le « monde » de la surdité, la communauté sourde et la LS. Certains s’en emparent, d’autres maintiennent leur distance. Ce travail important rend compte de l’expérience des parents concernés, en complément du point de vue des professionnels du soin et de l’éducation qui les accompagnent – davantage mis en avant dans les études.

Ces divers travaux sociolinguistiques contribuent à la réflexion sur les politiques linguistiques et éducatives, afin de mieux comprendre la place pour une éducation bilingue en France. La question des choix linguistiques pour l’éducation des élèves sourds touche à la socialisation langagière, aux effets identitaires mais relève aussi d’enjeux glottopolitiques.

Quelles perspectives en sociolinguistique de la LSF ?

Les études envisagées concernent des niveaux et des locuteurs peu pris en compte jusque-là. D’une part, si la place de la LSF dans l’enseignement (premier et second degrés) a été étudiée, des travaux en cours s’intéressent à LSF académique dans les formations universitaires ou à la LSF professionnelle pour des métiers émergents (Estève & Montigon, 2019). D’autre part, la place de la LSF est également interrogée par rapport aux autres langues (vocales et signées) en présence, notamment dans le cas de sourds migrants ou issus de l’immigration (Bedoin, 2024).

Diane Bedoin

Université de Rouen Normandie, Laboratoire DYLIS (UR 7474)

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Pauline Rannou

Université de Rouen Normandie, Laboratoire DYLIS (UR 7474)

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