Parcours de parents entendants d’enfants sourds : idées reçues sur la LSF et leur effet sur l’accompagnement des familles

Pauline Rannou et Diane Bedoin

p. 12-13

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Pauline Rannou et Diane Bedoin, « Parcours de parents entendants d’enfants sourds : idées reçues sur la LSF et leur effet sur l’accompagnement des familles », Langues et cité, 34 | 2025, 12-13.

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Pauline Rannou et Diane Bedoin, « Parcours de parents entendants d’enfants sourds : idées reçues sur la LSF et leur effet sur l’accompagnement des familles », Langues et cité [En ligne], 34 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 06 février 2026. URL : https://www.languesetcite.fr/692

L’annonce de la surdité d’un enfant représente un bouleversement pour les familles entendantes qui se retrouvent confrontées à un ensemble de questionnements, notamment du point de vue de la transmission linguistique et des parcours éducatifs futurs. Environ 95 % des enfants sourds naissent de parents entendants1 (CCNE, 2008) ; ce chiffre pose des questions fondamentales quant à leur accompagnement et à l’accès aux ressources adaptées.

Nous présentons ici les recherches actuellement menées auprès de ces familles, en abordant les aspects liés au dépistage néonatal – généralisé depuis 2012 en France –, aux choix éducatifs et linguistiques, aux interactions avec les professionnels, mais aussi aux enjeux identitaires et sociaux pour les parents et leurs enfants.

Mythes et savoirs autour de la LSF

Surcharge de l’apprentissage de la LSF pour les enfants sourds et les parents entendants

Un des mythes couramment rencontrés dans les entretiens menés dans les recherches de Gaucher et al. (Kirsch & Gaucher, 2018) et Rannou (2017) est que l’apprentissage de la Langues des signes française (LSF) serait une surcharge pour l’enfant sourd et ses parents entendants, lorsque le parcours linguistique choisi est celui de l’appareillage ou de l’implantation, ce qui est aujourd’hui extrêmement fréquent. Cette perception peut dissuader les familles de la découverte de la LSF, dans la crainte que son apprentissage n’entrave le développement de l’enfant ou ne représente une charge supplémentaire pour les parents. Ce mythe tenace, véhiculé par une partie des professionnels du soin qui annoncent la surdité aux parents entendants, doit pourtant être relativisé au regard de l’apport que constitue, non la maîtrise de la LSF pour les parents, mais son apprentissage précoce pour l’enfant sourd. Les travaux de François Grosjean2 ont montré en quoi l’acquisition de la LSF facilite le développement cognitif et social de l’enfant sourd. La notion d’interlangue développée dans les années 1970 par Selinker permet, elle, de relativiser la supposée surcharge excessive pour les parents. Il s’agit d’accompagner les parents dans l’apprentissage de cette langue, avant tout comme langue d’exposition pour l’enfant.

« La LSF est une langue, mais pas la nôtre »

Certains parents entendants reconnaissent la LSF comme une langue à part entière, mais ne la considèrent pas comme leur propre langue. Les parents entendants décrivent, dans les recherches portant sur le sujet, une illégitimité à entrer dans ce que certains nomment « le monde des sourds », par distinction avec leur propre réalité. Cette formule consacrée, issue de la communauté sourde, est reprise par certains parents entendants qui disent leur difficulté à trouver leur place dans cette communauté sociolinguistique. Ces discours créent une distance entre la famille et la communauté sourde, limitant d’autant les possibilités d’exposition des enfants sourds.

La communauté sourde est souvent perçue comme un groupe homogène avec une culture et une langue distinctes (Bedoin, 2018). Cette perception peut renforcer le sentiment d’altérité chez ces parents, les amenant à se sentir exclus de cette communauté. Harlan Lane soulignait déjà, en 1992, en quoi la perception de la surdité comme déficience pouvait, en outre, entraver l’acceptation de la culture sourde par les familles entendantes.

« La LSF n’est « utile » pour nous qu’en tant que moyen de compensation quand les appareillages ne fonctionnent pas »

La LSF est fréquemment décrite par les parents, mais également par certains professionnels médicaux, comme moyen de compensation lorsque les dispositifs auditifs ne sont pas assez « performants ». Cette vision restreint la LSF à un rôle palliatif, négligeant sa valeur en tant que langue complète et aussi riche que toute langue. Humphries et al. (2012) ont dans ce cadre mis en avant le danger du « syndrome de privation linguistique », lorsqu’un enfant sourd n’a pas accès à une langue au plein sens du terme. Parallèlement, les recherches de Petitto et al.3, notamment, ont montré le rôle, pour le développement cognitif et linguistique de l’enfant sourd, de son exposition précoce à une langue signée.

« Ma famille, c’est la communauté sourde »

Discours de la communauté sourde sur les parents entendants – et répercussions

Pour certaines personnes sourdes, la communauté sourde devient une seconde famille, offrant un sentiment d’appartenance et de compréhension mutuelle. Pour les parents entendants, ce discours peut être perçu comme une mise à l’écart supplémentaire de leur rôle de parents ; ils peuvent alors se sentir exclus ou incompris. Dans ce contexte, les associations de parents d’enfants sourds jouent un rôle fondamental dans le soutien aux familles, en offrant des espaces d’échange, de formation et de sensibilisation, qui permettent de poser un regard ouvert sur la surdité d’un enfant et ses implications dans la famille.

Le déséquilibre dans l’information reçue par les parents4 de même que les discours antagonistes et tranchés sur la place de la LS pour les enfants sourds, tant en termes linguistiques que, plus encore, de développement social et de construction identitaire, peuvent avoir de lourdes conséquences sur les choix linguistiques et éducatifs des parents entendants. Démystifier les idées reçues sur la LSF, valoriser la diversité au sein de la communauté sourde, informer les parents et les rassurer sur leur rôle de famille sont des éléments importants à prendre en compte dans l’accompagnement. Il s’agit d’envisager différemment la place de la langue des signes dans ces familles : qu’elle puisse être présentée et perçue non seulement comme langue pour l’enfant, mais comme langue d’exposition et de transmission, peu importe sa maîtrise par les parents, promus justement dans ce cas passeurs d’une langue que l’enfant pourra déployer tout au long de sa vie, personnelle comme sociale.

Bedoin, D. (2018). Sociologie du monde des sourds. La Découverte. https://shs.cairn.info/sociologie-du-monde-des-sourds--9782707193155?lang=fr

Humphries, T., Kushalnagar, P., Mathur, G., Napoli, D. J., Padden, C., Rathmann, C., & Smith, S. (2012). Language acquisition for deaf children: Reducing the harms of zero tolerance to the use of alternative approaches. Harm Reduction Journal, 9 (16). https://harmreductionjournal.biomedcentral.com/articles/10.1186/1477-7517-9-16

Holcomb, T. (2016). Introduction à la culture sourde. Eyrès. https://shs.cairn.info/introduction-a-la-culture-sourde--9782749250403?lang=fr

Kirsch, S., Gaucher. C. (2018) « Langue des signes et parentalité : enjeux linguistiques et identitaires », TIPA. Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage (34). https://journals.openedition.org/tipa/2605

Rannou, P. (2017). « Parents entendants d’enfants sourds en France : récits de mères illustrant les écarts entre discours officiels et pratiques des professionnels face à la diversité des modèles de communication existants ». Alterstice, 7(2), pp. 67‑76. https://www.erudit.org/fr/revues/alterstice/2017-v7-n2-alterstice04033/1052570ar.pdf

1 https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/2021-02/avis103.pdf

2 https://www.francoisgrosjean.ch/sign_deaf/2.%20Grosjean.pdf

3 https://www.nature.com/articles/35092613

4 Le dépistage néonatal de la surdité est rendu systématique depuis 2012 en France : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000025794966/
Cet arrêté implique que tous les nouveau-nés doivent être dépistés avant leur sortie de la maternité. L’annonce d’une suspicion de surdité par le corps médical fait entrer les familles dans un parcours de soin orienté autour d’une déficience à dépister, puis à corriger grâce aux appareillages. La langue des signes est, dans ce parcours, généralement présentée comme appui à une rééducation auditive et non en tant que langue véritable pour l’enfant, ce que déplorent de nombreux membres de la communauté sourde.

Pauline Rannou

Université de Rouen Normandie, Laboratoire DYLIS (UR 7474)

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Diane Bedoin

Université de Rouen Normandie, Laboratoire DYLIS (UR 7474)

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