Depuis plus de vingt ans, les recherches sur l’acquisition de la Langue des Signes Française (LSF) ont progressé de manière significative, bien que ce champ demeure encore peu exploré. Ces avancées ont permis de mieux comprendre les spécificités de l’apprentissage de la LSF par les enfants sourds, ainsi que de concevoir des outils d’évaluation adaptés à cette langue visuo‑gestuelle.
Une acquisition atypique mais riche de sens
L’un des constats majeurs est que l’acquisition de la LSF est loin d’être « naturelle » dans la majorité des cas. Plus de 90 % des enfants sourds naissent de parents entendants et ne sont pas exposés dès la naissance à une langue signée, contrairement aux enfants entendants qui sont immergés dès la naissance dans leur langue vocale. Mais, pour les rares enfants issus de parents sourds, l’acquisition est également atypique, l’environnement familial et éducatif étant à prendre en compte (Burgat et al., 2024). De fait, être sourd n’est pas synonyme de compétences systématiques en LS, la transmission linguistique variant en fonction des choix linguistiques opérés au sein de la famille. Les enfants sourds évoluent généralement dans un contexte plurilingue et plurimodal, navigant entres langues vocales, signées et écrites (Bogliotti, 2023).
À partir d’observations sur les pratiques communicatives spontanées des enfants sourds, Cuxac (2000) a développé une approche théorique, nommée Approche Sémiologique dont le point d’ancrage est la possibilité de « dire en montrant », à savoir une communication iconique, spécifique au canal visuel-gestuel. Les enfants créent des gestes iconiques qui ressemblent visuellement à ce qu’ils veulent exprimer. En effet, selon cette approche, les enfants sourds issus de familles entendantes, contraints de ne recourir qu’à une seule modalité (le canal visuel-gestuel), développent naturellement du « dire ressemblant » - ils créent des gestes iconiques qui ressemblent visuellement à ce qu’ils veulent exprimer. La qualité des interactions avec les adultes détermine ensuite l’évolution (ou non) de ces créations gestuelles vers un système linguistique structuré (Fusellier‑Souza, 2006).
Maîtriser son discours
Les différentes recherches ont permis de mieux comprendre les étapes du développement linguistique chez les enfants signants. Des études récentes (Gobet, 2019 ; Sallandre et al., 2018) montrent comment les enfants sourds apprennent progressivement à utiliser des signes lexicaux, des pointages et des constructions simultanées pour introduire et maintenir des référents dans le discours. Dès 3‑4 ans, ils commencent à jouer des rôles en utilisant leur propre corps pour représenter d’autres entités. Vers 7‑8 ans, ils accèdent à des structures plus complexes. Cependant, la maîtrise du discours rapporté – qui implique plusieurs niveaux d’énonciation – s’acquiert plus tardivement. Elle demande une coordination fine des éléments non-manuels de la LSF (orientation du buste, direction du regard, expressions faciales), éléments essentiels à la grammaire de cette langue.
Bilinguisme et enjeux éducatifs
Un autre champ de recherche clé concerne la bimodalité : l’usage simultané de plusieurs langues et modalités chez l’enfant sourd ou entendant. Des travaux comme ceux de Mugnier (2006) montrent que les enfants évoluent entre la LSF, le français oral et écrit, dans des contextes familiaux et scolaires hétérogènes. Ces recherches soulèvent des questions cruciales : quelles langues enseigner en priorité ? Dans quel ordre ? Avec quelles modalités pour soutenir au mieux le développement linguistique, cognitif et affectif de l’enfant ?
Évaluer la LSF avec des outils adaptés
Pendant longtemps, l’évaluation de la LSF s’est appuyée sur des grilles conçues pour des langues vocales, inadaptées à la nature visuo-spatiale des langues des signes. Deux outils récents, le TELSF2 et Cotasigne, marquent un tournant. Développés avec des professionnels de terrain, ils proposent une évaluation centrée sur les spécificités linguistiques de la LSF, accessibles aux enseignants et aux orthophonistes. Ces outils permettent enfin une reconnaissance juste et fonctionnelle des compétences en LSF.
Une dynamique de recherche internationale
La création récente d’un réseau international de recherche sur l’acquisition des langues des signes, à l’initiative de la France, montre l’essor du domaine. Ce réseau vise à mutualiser les connaissances sur des problématiques largement partagées : comment permettre aux enfants sourds et sourds-aveugles, où qu’ils soient, de développer leur plein potentiel linguistique et cognitif ?
Conclusion
Loin d’être marginales, les recherches en acquisition de la LSF apportent des éclairages précieux sur les mécanismes du langage, les conditions d’un apprentissage réussi, et les outils nécessaires à une évaluation équitable. Elles participent à une meilleure reconnaissance de la LSF dans les pratiques éducatives et dans la société.
