Vingt ans après la reconnaissance officielle de la LSF, l’accès des enfants sourds à une éducation bilingue LSF et français écrit reste limité en France : la rareté des établissements bilingues et la prégnance d’une vision médicale de la surdité entravent leur développement langagier, cognitif et socio-émotionnel (voir l’introduction de B. Garcia).
Or, pour l’enfant sourd, l’acquisition précoce de la LSF présente des avantages majeurs, sur le plan tant cognitif que socio-affectif. Contrairement au français oral, qui nécessite une rééducation intensive, la LSF est une langue visuelle-gestuelle, que l’enfant sourd peut donc acquérir naturellement, de manière fluide et complète (Bertin, 2010). Les recherches menées par Courtin (2000) montrent que ce qui est déterminant pour le développement cognitif des enfants sourds n’est pas l’accès à l’audition, mais bien à une langue, de quelque modalité qu’elle soit : la surdité en elle-même ne constitue en rien un frein au développement cognitif, pour peu que l’enfant ait accès à une langue dès son plus jeune âge. En outre, la LSF permet des interactions précoces de l’enfant avec l’entourage familial et social, ce qui favorise son développement socio-affectif. Ajoutons que l’acquisition précoce de la LSF, loin de constituer un obstacle à l’acquisition du français (oral ou écrit) est, au contraire, un socle solide facilitant l’acquisition d’une autre langue.
En revanche, une acquisition tardive peut entraîner des retards importants dans le développement et les apprentissages de l’enfant sourd. L’absence ou le retard d’exposition à une langue impacte non seulement ses compétences scolaires mais encore des facultés cognitives-clés, comme le raisonnement logique, la flexibilité mentale, la mémoire de travail et la planification. Les recherches récentes de Mayberry et al. (2023) montrent qu’une exposition limitée à une LS durant la petite enfance impacte le développement des structures syntaxiques complexes dans cette langue, montrant ainsi l’importance de l’input linguistique sur les effets de la maturation cérébrale impliquée dans le développement de ces structures. Plus encore, le manque de bain langagier au cours de la petite enfance peut, si le problème n’est pas pris en charge rapidement, se transformer en un syndrome de privation langagière (Hall et al. 2017), celui-ci affectant le développement socio-émotionnel, notamment celui de la théorie de l’esprit (i.e., la capacité à comprendre les pensées et émotions d’autrui), la régulation des émotions et l’assimilation des codes sociaux.
De fait, l’accès précoce à une LS est bien le levier essentiel du développement cognitif, socio-affectif et linguistique de l’enfant sourd. Pour que ces capacités puissent se déployer, un environnement linguistique riche et stimulant lui est indispensable. Ainsi l’accès précoce à la LSF favorise-t-il l’émergence, chez l’enfant sourd français, de compétences bilingues et biculturelles, en LSF et en français écrit. Cette compétence lui permet de naviguer plus facilement entre les deux cultures, sourde et entendante, et de mieux s’adapter aux diverses situations sociales et professionnelles. En bref, l’accès précoce de l’enfant sourd à une LS est la base nécessaire tant à son éducation qu’à son épanouissement, ni plus ni moins que ne l’est l’accès précoce à la langue vocale pour l’enfant entendant (Burgat et al., 2024).
