Être sourd et mener des recherches sur les Sourds et les langues des signes

Fabrice Bertin, Louise Bony, Carine Ceccaldi, Adrien Dadone, Edwige Maillaut, Mirko Santoro et Olivier Schetrit

p. 16-17

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Fabrice Bertin, Louise Bony, Carine Ceccaldi, Adrien Dadone, Edwige Maillaut, Mirko Santoro et Olivier Schetrit, « Être sourd et mener des recherches sur les Sourds et les langues des signes », Langues et cité, 34 | 2025, 16-17.

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Fabrice Bertin, Louise Bony, Carine Ceccaldi, Adrien Dadone, Edwige Maillaut, Mirko Santoro et Olivier Schetrit, « Être sourd et mener des recherches sur les Sourds et les langues des signes », Langues et cité [En ligne], 34 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 06 février 2026. URL : https://www.languesetcite.fr/703

Le S- majuscule, employé pour le substantif "Sourd", signale le choix de considérer les Sourds comme un groupe culturel et linguistique. Le s- minuscule renvoie à la surdité comme caractéristique physiologique.

Si les Sourds font l’objet de questionnements au moins depuis l’Antiquité, la reconnaissance de chercheurs Sourds en tant que sujets actifs est, elle, pour le moins plus récente. Dans le cas français, il a fallu attendre la revalorisation de la langue des signes française (LSF), amorcée dans les années 1970, et l’amélioration (relative) des conditions d’accès aux études supérieures (avec, par exemple la mise en place de l’interprétation LSF/français), pour que les Sourds se voient offrir la possibilité de poursuivre leurs études jusqu’au doctorat et de prendre part aux recherches sur leur communauté, et notamment sur leur langue, la LSF1.

Le présent article, écrit par des personnes sourdes impliquées dans la recherche, veut rendre compte des défis auxquels se heurte le chercheur sourd, de la singularité de sa position aux enjeux éthiques auxquels il est confronté.

Une première singularité, peut-être la plus importante, concerne les modes d’échanges avec les collègues entendants. En effet, la sphère académique n’échappe pas aux difficultés de communication qui peuvent se poser à toute personne sourde en milieu entendant. La LSF reste une langue largement minoritaire et peu enseignée, tandis que nombre de Sourds sont dans l’impossibilité d’acquérir pleinement une langue vocale. Il en résulte que les échanges en présentiel se limitent aux chercheurs Sourds entre eux, ainsi qu’avec les rares entendants signants. Enfin, s’il est toujours (normalement) possible de bénéficier de l’interprétation LSF/français pendant les événements scientifiques et autres réunions de travail, les moments informels (tels que les déjeuners ou les pauses entre deux présentations) sont souvent laissés de côté alors que ceux-ci pourraient être (et sont, pour les entendants !) le moment d’échanges fructueux et l’occasion de nouer des contacts avec d’autres chercheurs.

Cet état de fait a renforcé la nécessité, pour nous, de nous organiser en réseau et de multiplier les contacts avec d’autres chercheurs sourds à l’échelle nationale mais aussi internationale. C’est aussi dans ce contexte que s’est développée, au gré des rencontres entre sourds de différents pays, une sorte de lingua franca de LS occidentale et, surtout, inspirée de l’American Sign Language (ASL), qui est désignée comme International Signs (IS). Ainsi la conférence internationale Theoretical Issues in Sign Language Research, l’une des plus importantes sur les LS, a-t-elle l’IS comme langue officielle.

Rompre l’isolement du Sourd chercheur passe aussi par la mise en place de programmes spécifiques adressés aux Sourds, comme les ateliers Dr Deaf2 qui ont vocation à rassembler les Sourds chercheurs en proposant divers ateliers thématiques communs ainsi que des temps d’échange et d’entraide. Si l’IS a permis de faciliter les échanges entre chercheurs sourds à l’international, il n’en reste pas moins que l’écrit, à plus forte raison l’anglais écrit, demeure la modalité par excellence de la reconnaissance académique, ce qui peut constituer un frein dans la carrière du chercheur sourd. En effet, nombre de Sourds n’ont pas pu bénéficier lors de leur scolarité d’une pédagogie adaptée à leur profil linguistique permettant un plein apprentissage de la langue écrite. Cependant, quelques pays autorisent désormais la rédaction de thèses en LS vidéo, à l’instar du Brésil, reconnaissant ainsi la légitimité d’une production scientifique qui repose sur une langue visuelle-gestuelle. Cette évolution, bien que marginale, ouvre des perspectives pour une reconnaissance plus large des LS comme « langues de plein emploi » et, notamment, langues de production et de diffusion du savoir.

L’émergence d’un contingent de chercheurs sourds a par ailleurs contribué au développement de ce qui est appelé les Deaf Studies (Études Sourdes), champ interdisciplinaire qui s’intéresse à la culture sourde dans tous ses aspects. Ces travaux ont permis de développer une réflexion approfondie sur la place, le rôle et le positionnement des chercheurs sourds. Avec le concept d’intersectionnalité notamment, la diversité au sein des communautés de chercheurs a été mise en avant, ceux-ci n’étant plus uniquement « sourds », mais aussi « femmes », « homosexuels », « noirs », « sourdaveugles » 3, etc.

Entrer dans le monde de la recherche en tant que locuteur d’une langue minoritaire place aussi d’emblée le chercheur comme représentant potentiel de la communauté linguistique, en l’occurrence ici celle des Sourds. Le chercheur Sourd oscille alors entre exigences académiques et engagements communautaires. Le sentiment de devoir diffuser les résultats de ses travaux auprès de la communauté, contribuant ainsi à une forme de (re)valorisation collective, est largement ancré chez les chercheurs sourds. Leur rôle peut varier entre expert, médiateur et porte-parole, avec une superposition de responsabilités complexifiant leur positionnement. Des tensions, voire des abandons de carrière ou encore un éloignement de la communauté peuvent être alors autant de conséquences possibles. L’accès privilégié au terrain de recherche donne lieu à une seconde opposition : cela peut être perçu comme un atout et / ou une source de biais. Certains voient le fait que la recherche soit menée par un membre de la communauté comme une forme de légitimité supplémentaire, tandis que d’autres redoutent une vision trop « interne », et qui pourrait en limiter l’objectivité. Cette posture de « chercheur du dedans », à la fois acteur et observateur, interroge la neutralité et la rigueur scientifiques attendues, et s’entremêle à la double position du chercheur sourd mentionnée plus haut, entre science et engagement.

Ce court article permet de saisir la place singulière des chercheurs sourds dans la recherche en France. Nous avons montré la façon dont la question de l’accessibilité linguistique se répercute dans le milieu académique et les stratégies mises en œuvre par les chercheurs sourds pour la surmonter. Difficilement dissociable de sa communauté, le chercheur sourd doit aussi faire face à plusieurs tiraillements et défis épistémologiques. D’objets d’étude à acteurs impliqués, les Sourds ont ainsi gagné en reconnaissance et en agentivité mais celles-ci les placent face à de nouvelles responsabilités, notamment envers la communauté dont ils sont issus.

1 En l’absence de chiffres officiels, il n’est possible de fournir que des estimations. Un recensement communiqué par Média-pi ! arrive à un chiffre

2 Voir : https://www.al.fhs.no/en/dr-deaf/

3 Annélies Kusters, Maartje de Meulder, Dai O’Brien, Innovations in Deaf Studies, Oxford University Press, 2017.

1 En l’absence de chiffres officiels, il n’est possible de fournir que des estimations. Un recensement communiqué par Média-pi ! arrive à un chiffre de 26 personnes sourdes ayant en France le titre de docteur toutes époques confondues ; 9 d’entre eux ont effectué une thèse sur des thématiques qui concernent les Sourds (https://www.media-pi.fr/Article/Pi-Sourd/Nos-vies-de-Sourds/A-revoir-Camille-Ollier-une-chercheuse-sourde-devenue-docteure-des-mers/4156). Quant aux doctorants sourds, en croisant nos informations, nous les estimons actuellement à 7 doctorants sourds travaillant sur des questions liées à la surdité.

2 Voir : https://www.al.fhs.no/en/dr-deaf/

3 Annélies Kusters, Maartje de Meulder, Dai O’Brien, Innovations in Deaf Studies, Oxford University Press, 2017.