Où en est-on avec l’histoire sourde ?

Fabrice Bertin et Yann Cantin

p. 22

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Fabrice Bertin et Yann Cantin, « Où en est-on avec l’histoire sourde ? », Langues et cité, 34 | 2025, 22.

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Fabrice Bertin et Yann Cantin, « Où en est-on avec l’histoire sourde ? », Langues et cité [En ligne], 34 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 06 février 2026. URL : https://www.languesetcite.fr/718

Longtemps considérée comme non-existante, l’histoire sourde connaît une croissance assez rapide depuis 50 ans. Des écrits ont été produits au cours du XIXe siècle présentant quelques personnalités exceptionnelles, sans trop approfondir, et évitant surtout de pointer l’existence d’une transmission culturelle - ce qui aurait supposé l’existence d’une histoire sourde. Par-delà ce déni, qui a pesé tout au long du XXe siècle, l’intérêt a émergé à partir des années 1970, et les premières études sont souvent portées par des bénévoles comme Bernard Truffaut, Sourd, pour ne citer que le plus connu.

La raison de cet intérêt nouveau réside dans la reconnaissance de l’existence d’un groupe de personnes structuré par la présence d’une langue spécifique. Dans le contexte du Réveil Sourd (1975-1990), on se centre d’abord sur la question de l’histoire de l’éducation des sourds, centrale depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, pour comprendre l’impact de la politique éducative adoptée depuis le congrès de Milan. La participation d’universitaires comme Christian Cuxac, linguiste, ou Alexis Karacostas, médecin psychiatre a été déterminante. Et le résultat, au milieu des années 1980, a été une histoire de l’éducation des sourds assez claire et exhaustive concernant la rivalité entre les pédagogies oraliste et gestualiste au cours des XVIIIe et XIXe siècles et, largement traitée, la question du congrès de Milan.

Néanmoins, Bernard Truffaut pose, dès 1993, la question de savoir si l’histoire sourde doit se confondre avec celle écrite sur les Sourds par les entendants. Surgit ainsi la nécessité de comprendre, de l’intérieur, le parcours des personnages historiques de la communauté sourde, pour pouvoir construire une historiographie riche. De plus en plus de Sourds, chercheurs essentiellement bénévoles et, parfois, universitaires, élargissent l’historiographie sourde sur trois axes nouveaux et complémentaires à celle de l’histoire de l’éducation : les associations sourdes, les biographies de personnalités, et l’histoire de la langue de signes. Cette diversification (1995-2005) représente la seconde étape de ce processus.

La troisième étape, qui démarre aux alentours de 2005, est la professionnalisation de la recherche, d’abord portée par des doctorants, Sourds et entendants, et dont l’EHESS a été la matrice essentielle. Le contenu de ces doctorats montre une diversification assez importante, qui s’est poursuivie avec la professionnalisation de ces doctorants, souvent des Sourds : l’histoire de l’art sourd (O. Schetrit, 2016), celle des sourdaveugles (S. Vennetier, en cours), la représentation de la gestuelle des mains dans l’art (T. Dimova, 2017), une réflexion autour des utopies sourdes (Gil, 2020) et donc de la littérature (orale) sourde. Déjà bien avancée dans les autres pays, celle-ci commence à prendre racine en France au travers d’ouvrages et de conférences (par ex Dalle, 2025).

Alimenté par cette diversification, le champ connaît une visibilité croissante dans la société française au travers d’articles, d’ouvrages, d’émissions à la radio et à la télévision (L’Oeil et la Main essentiellement, avec l’Age d’Or de la langue des signes, en 2018), et, finalement, d’une exposition au Panthéon en 2019 (L’Histoire Silencieuse des Sourds, du 18 juin au 9 octobre 2019), centrée sur l’histoire de la communauté sourde, après celles organisées à la Sorbonne en 1989 (Le Pouvoir des Signes, du 13 décembre 1989 au 22 janvier 1990) qui était consacrée surtout à l’histoire éducative, ou encore à l’INJS en 1994 focalisée, elle, sur le sport sourd et l’éducation physique de l’enfant sourd (A corps et à cri, du 6 avril au 27 mai 1994).

Concernant l’histoire de la langue des signes, Yves Delaporte et Françoise Bonnal enclenchent à compter des années 2000 la recherche sur cette histoire mal connue d’une langue non écrite, et posent la question des racines de cette langue. Leurs travaux, fondés sur l’analyse des dictionnaires existants, dont le plus ancien, celui de l’Abbé Ferrand, ne date que de 1784, deviennent la référence et la base pour les recherches postérieures qui visent à comprendre les racines du lexique de la LSF antérieurement au XVIIIe siècle.

Aujourd’hui, la recherche en histoire sourde est florissante. Mais elle reste éparse, difficilement accessible, sans structure dédiée pour la fédérer et la faire rayonner. Il est temps d’y remédier. Vingt ans après la loi de 2005, deux chantiers s’imposent :

  • La création d’une revue dédiée à l’histoire sourde ;

  • L’adaptation de ces contenus à l’enseignement et à la formation des jeunes sourds.

Deux urgences. Deux engagements. Deux défis que nous faisons nôtres.

Dalle, J. Quelles oeuvres pour la littérature sourde ?, conférence à l’université de Lille, 21 janvier 2025, en ligne https://webtv.univ-lille.fr/video/13054/quelles-oeuvres-pour-la-litterature-sourde-

Gil, C. Deaftopia : utopian representation and community dreams by the deaf, thèse de philosophie, université de Lisbonne, 2020, https://ciencia.ucp.pt/en/publications/deaftopia-utopian-representation-and-community-dreams-by-the-deaf

Poésies Sourdes, Gazette poétique et sociale, n° 11, 2020, http://plainepage.com/editions/artmatin/gps11.htm

“L’âge d’or de la langue des signes”, l’Œil et la Main, France 5, 2018, https://youtu.be/lKKknfCpIDY?si=RMPtFgeLVbtCS948

“Ouvrir la voie à l’histoire des Sourds”, la Grande table d’été, Radio France, 2019, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-d-ete/ouvrir-la-voie-a-l-histoire-des-sourds-9251812

Fabrice Bertin

Docteur en histoire, École des hautes Études en Sciences sociales (EHESS)

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Yann Cantin

Docteur en histoire, UMR 7023 SFL (Université Paris 8 et CNRS)