Les langues des signes : une révolution silencieuse dans la recherche scientifique

Ivani Fusellier-Souza

p. 18-19

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Ivani Fusellier-Souza, « Les langues des signes : une révolution silencieuse dans la recherche scientifique », Langues et cité, 34 | 2025, 18-19.

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Ivani Fusellier-Souza, « Les langues des signes : une révolution silencieuse dans la recherche scientifique », Langues et cité [En ligne], 34 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 06 février 2026. URL : https://www.languesetcite.fr/713

Depuis les années 1960, les langues des signes (LS) ont acquis une véritable reconnaissance scientifique, notamment en linguistique. Bien plus qu’un simple moyen de communication, elles révèlent une autre manière d’organiser le langage humain par le canal visuo-gestuel, mobilisant la vue, le mouvement, l’espace et plusieurs paramètres corporels.

Un premier tournant s’opère avec la reconnaissance, aux États-Unis, de l’ASL (langue des signes américaine) comme objet linguistique. Le linguiste William Stokoe (1960) démontre qu’elle possède une structure complète : grammaire, phonologie, lexique, et une organisation propre. Loin d’une gestuelle illustrative, il s’agit d’une langue à part entière. Cette découverte ouvre un nouveau champ d’étude et conduit à la reconnaissance des LS comme véritables langues humaines.

Alors que de nombreux pays s’appuient sur des modèles issus des langues vocales, la France adopte, dès les années 1980, une approche tournée vers l’usage en contexte. Ce choix est lié au réveil sourd (1970–1980), un mouvement militant pour la reconnaissance de la LSF et des droits des personnes sourdes en France. Des chercheurs s’engagent alors dans une démarche immersive, analysant des discours produits en contexte réel. Cette orientation fonde une linguistique de terrain et conduit à un deuxième tournant : la définition d’une grammaire du discours en LS, développée notamment dans les travaux de Christian Cuxac (1985–2000). Celui-ci propose une lecture originale des potentialités expressives du canal visuo-gestuel, et souligne la possibilité de dire et montrer simultanément en langue des signes.

Cette capacité se retrouve également dans l’émergence naturelle de LS, qui marque un troisième tournant. Dès les années 1970, Susan Goldin-Meadow (1977-2003), psychologue américaine, observe que des enfants sourds de parents entendants, sans accès à une langue signée, développent spontanément des systèmes gestuels structurés (homesigns). Dans les années 1990, Shun-Chiu Yau (1992) confirme ces observations chez des adultes sourds isolés, au Canada et en Chine. Ces recherches ouvrent la voie à l’approche sémiogénétique (Cuxac, 2001), qui analyse les LS naturelles comme les premières formes d’émergence pour les LS du monde. Dans les années 2000, Victoria Nyst (Afrique de l’Ouest, 2003) et Ivani Fusellier-Souza (Brésil, 2004) montrent que de véritables LS peuvent émerger dans des familles ou petites communautés, mêlant sourds et entendants. Ces jeunes LS présentent des structures comparables aux LS institutionnelles. Elles révèlent que le canal visuo-gestuel est l’une des premières formes de communication humaine, et que la faculté de langage est profondément enracinée dans le corps.

Christian Cuxac théorise à partir de ces recherches une grammaire de l’iconicité – permettant de décrire toute forme de LS – et fondée sur les structures de transfert, qui permettent de « montrer en disant ». Il identifie deux propriétés fondamentales des LS : l’iconicité et la multilinéarité des paramètres manuels et non manuels du corps, qui permettent d’exprimer simultanément plusieurs informations. Ces travaux servent de base à la création de programmes pédagogiques adaptés. La reconnaissance officielle de la LSF en 2005, puis la mise en place du CAPES en 2010, marquent une étape importante pour son intégration à l’école et à la société.

Depuis les années 2020, la recherche sur les LS s’élargit : psycholinguistique, création artistique, discours poétique, anthropologie du geste, ou encore technologies numériques. Malgré ces avancées, la place réelle de la LS dans l’éducation reste fragile. Dans un monde de plus en plus numérique, une question demeure : comment une langue du corps, du regard, de la présence, continuera-t-elle à vivre, évoluer et se transmettre ?

Cuxac, C. (2000), La Langue des Signes Française (LSF) - Les voies de l’iconicité. Faits de Langues. n° 15‑16. Ophrys, Paris.

Fusellier-Souza, I. (2004), Sémiogenèse des langues des signes. Étude de langues de signes primaires (LSP) pratiquées par des sourds brésiliens, Thèse de doctorat, Université Paris 8 Vincennes – Saint Denis.

Nyst, V. (2003), « The phonology of name signs: a comparison between the sign languages of Uganda, Mali, Adamorobe and the Netherlands », dans Baker et al. (eds) Cross-linguistic perspectives in sign language research, Signum, Hamburg, pp. 71‑80.

Yau, Shun-chiu., 1992, Création Gestuelle et début du langage - Création de langues gestuelles chez les sourds isolés. Hong Kong. Éditions Langages Croisés

Ivani Fusellier-Souza

Enseignante-chercheuse en Sciences du Langage UMR 7023 SFL (Université Paris 8 et CNRS)