Le laboratoire ligérien de linguistique en Guyane

Gabriel Bergounioux

p. 8-9

Citer cet article

Référence papier

Gabriel Bergounioux, « Le laboratoire ligérien de linguistique en Guyane », Langues et cité, 29 | 2017, 8-9.

Référence électronique

Gabriel Bergounioux, « Le laboratoire ligérien de linguistique en Guyane », Langues et cité [En ligne], 29 | 2017, mis en ligne le 25 février 2022, consulté le 27 septembre 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/281

Le Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL / UMR 7270) est une unité de recherche sous tutelle des universités d’Orléans et de Tours, du CNRS et, au titre du ministère de la Culture, de la Bibliothèque nationale de France (BnF, service des documents sonores du Département de l’Audiovisuel). Centrant ses investigations sur la constitution, le traitement, l’exploitation, la diffusion et l’archivage des corpus oraux, le LLL s’est engagé dans l’étude de différentes langues à tradition orale en Afrique subsaharienne et en Guyane. Depuis une quinzaine d’années, dans le cadre de projets soutenus principalement par l’Observatoire des Pratiques Linguistiques de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, une équipe a entrepris un travail de description systématique à Saint-Georges de l’Oyapock, incluant l’étude de la langue palikur, la dynamique des échanges linguistiques et les applications pédagogiques.

Un carrefour de langues

Saint-Georges de l’Oyapock est longtemps apparu comme une île. La ville est enserrée entre, à l’est, un fleuve qui marque la frontière avec le Brésil, à l’ouest et au sud la forêt amazonienne, au nord, au-delà de l’estuaire, l’Atlantique. Les communications se sont faites par bateau et par avion jusqu’à ce qu’une route soit ouverte jusqu’à Cayenne au tournant des années 2000, prolongée aujourd’hui par un pont (qui n’a toujours pas été mis en service cinq ans après sa construction) jusqu’à la cité brésilienne d’Oiapoque.

En même temps, la commune a toujours été ouverte aux passages : populations indiennes sédentarisées, immigrants du Brésil, fonctionnaires métropolitains, communauté créole, commerçants chinois et ouvriers haïtiens cohabitent, échangent produits et services, se marient. La croissance démographique est spectaculaire. L’agglomération a doublé sa population en vingt ans (de 2 000 à 4 000 habitants). Les enfants fréquentent les mêmes écoles et tous les résidents sont suivis par le même dispensaire.

Quatre langues dominent cet ensemble : le français est la langue officielle et le créole la langue véhiculaire. On y trouve un quartier palikur dénommé Espérance et de très nombreux lusophones, y compris chez les Palikur dont une partie est venue « de l’autre bord ».

Il ne semble pas que cette diversité soit conflictuelle. Bien qu’ils se rencontrent à chaque instant dans un espace aménagé resserré, les différents groupes linguistiques maintiennent leurs activités et leurs modes de vie dans des sphères relativement autonomes. En revanche, les conséquences de l’hétérogénéité linguistique sont lisibles dans l’échec scolaire ou l’inégalité d’accès aux professions.

Ce qui se passe à Saint-Georges constitue un véritable modèle pour une observation socio-linguistique. Quelles sont les compétences linguistiques des locuteurs ? Quelles définitions identitaires en résultent ? Quelles langues emploient-ils dans les échanges ? Avec quelle alternance dans leur usage ? Quelle est l’influence des médias sur l’acculturation et la familiarité avec les différents parlers ? Quelle est la place de l’école ? Quel rôle joue l’écrit ? Différentes enquêtes ont permis d’apporter des éléments de réponse même si, aujourd’hui, l’essentiel du travail se concentre sur la description du palikur afin d’en fixer l’écriture et d’outiller la langue par la production d’un dictionnaire et de manuels. Parallèlement, l’histoire et la culture de ce peuple font l’objet d’études particulières.

Le palikur

Langue maternelle d’environ 1 200 personnes – une communauté en progrès démographique –, ce rameau du groupe arawak constitue un isolat pionnier, excentré à l’extrême nord-est du déploiement de sa famille de langues. Il a fait l’objet de plusieurs travaux depuis une cinquantaine d’années, notamment au Brésil où, dans une perspective d’évangélisation, Harold et Diana Green ont proposé une traduction de la Bible. En France, Michel Launey (Awna parikwaki : introduction à la langue palikur de Guyane et de l’Amapá, 2003) a réalisé une description scientifique à destination de l’enseignement tout en contribuant à l’édition de la littérature orale.

Les recherches conduites par l’équipe orléanaise concernent avant tout les savoirs et les usages appréhendés à la fois comme terrain d’enquête et de recherche et, pour les locuteurs, comme instrument d’apprentissage de leur culture littéralisée. La première difficulté réside dans la définition d’une graphie qui surmonte l’extrême variété des prononciations et les différences de transcription. À partir d’un échantillon de douze locuteurs des deux sexes et de trois générations, j’ai esquissé la dynamique actuelle d’un système très sollicité par l’importance des emprunts afin d’en évaluer les représentations possibles (Rapport sur la phonologie du palikur avec une proposition de transcription, 2001). Ce travail précède la confection d’un dictionnaire de la langue dans son usage réel, à partir des données réunies par la dizaine de chercheurs qui se sont rendus sur place au fil des missions. Placé sous la direction conjointe d’Antonia Cristinoi et Françoise Grenand, ce dictionnaire met à profit les ressources offertes par l’informatique afin de définir un lexique enrichi d’illustrations et facile à modifier et à compléter. Y sont consignées les connaissances associées à une terminologie dont les vedettes1 sont conçues comme autant de descripteurs (ethnobotanique, médecine, légendaire2…) avec une visée encyclopédique. Une attention particulière est portée à la néologie (le vocabulaire de la modernité, la façon dont la langue palikur intègre la désignation des nouveaux objets et des nouveaux usages) et aux éléments de vocabulaire qui risqueraient de n’être pas sélectionnés au cours du processus de scripturisation tels que les ponctuants ou les formes d’adresse.

Des savoirs aux bibliothèques

La transformation des conditions de vie des peuples amérindiens, leur implication croissante dans les échanges marchands, leur installation dans les villages et la scolarisation des enfants sont autant de menaces qui pèsent sur la transmission de leur culture. La relation à l’environnement et à la société qui, dans un milieu très particulier (la forêt équatoriale), avait fait ses preuves, est mise en péril par le bouleversement des pratiques et des modes de production. Aussi Pierre et Françoise Grenand ont-ils entrepris de publier une Encyclopédie palikur qui comprendra à terme une vingtaine de fascicules. Ce projet, qui implique une dizaine de collaborateurs, devrait assurer le transfert du maximum d’ethno-connaissances possibles vers des sources objectivées (livres, CD-Rom, bases de données) pour que les locuteurs et les chercheurs puissent préserver ce qui risquerait d’être irrémédiablement perdu. L’entreprise a été étendue à deux autres langues de Guyane dans un ouvrage programmatique (Encyclopédies palikur, wayana et wayampi, 2009) qui fait suite aux Pharmacopées traditionnelles en Guyane (1987, réédité en 2004) de Pierre Grenand, Christian Moretti, Henri Jacquemin et Marie-Françoise Prévost et à la traduction de l’ouvrage de Curt Nimuendaju, Les Indiens Palikur et leurs voisins (2008). D’autres études ont concerné la transmission des langues et le contact avec le créole guyanais. Facilité par l’implication de la BnF, un dépôt des enregistrements réalisés sur place a été accueilli par cette institution.

La connaissance du palikur est un fragment du patrimoine de l’humanité dont il faut préserver la transmission. Les Palikur constituent une population jeune. Comme tous les Français, leurs enfants sont scolarisés mais le taux d’échec est considérable. Il semble qu’une des raisons essentielles tienne à l’écart considérable existant entre les contenus éducatifs tels qu’ils sont présentés en classe et les expériences, notamment linguistiques, des enfants. Qu’il s’agisse du système de numération ou des représentations géométriques, du rapport à l’écrit ou à l’interaction, de la langue de prédilection ou de la prise de parole, les Amérindiens paraissent systématiquement désavantagés.

À partir des outils construits par la recherche, l’objectif d’une conservation de la culture en termes de patrimoine et de transmission, d’archivage des savoirs et des paroles, doit s’accompagner de la conception de produits pédagogiques qui permettront aux enfants de disposer de méthodes correspondant à leurs besoins.

1 Une vedette est une entrée de dictionnaire.

2 Recueil de légendes.

1 Une vedette est une entrée de dictionnaire.

2 Recueil de légendes.

Gabriel Bergounioux

LLL / Université d’Orléans