Le yiddish

Yitskhok Niborski

p. 2-3

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Yitskhok Niborski, « Le yiddish », Langues et cité, 27 | 2015, 2-3.

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Yitskhok Niborski, « Le yiddish », Langues et cité [En ligne], 27 | 2015, mis en ligne le 31 mars 2022, consulté le 05 juillet 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/324

En yiddish, yiddish signifie simplement « juif ». Cet adjectif s’est peu à peu imposé à partir du XVIIe siècle comme nom d’une langue qui représente depuis le moyen-âge la quintessence de la vie des Juifs de l’Europe non méditerranéenne (les Ashkénazes). À la veille du génocide de 1939-45, elle avait quelque dix millions de locuteurs. Les spécialistes situent le berceau du yiddish en Rhénanie ou en Bavière. En tout cas, il a été très tôt parlé en Lorraine. Née il y a un millénaire, la langue s’est propagée dans tous les sens dans l’aire linguistique germanique puis vers l’Est, dans l’aire slave. Au XVIIIe siècle, le yiddish est parlé sur une vaste étendue englobant les territoires actuels suivants : nord-est de la France, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Autriche, Tchéquie, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Pays Baltes, Biélorussie, Ukraine, Moldavie et Russie. Au XVIe siècle son aire comprenait aussi le nord de l’Italie (Venise et sa région). Le yiddish résulte de la fusion d’éléments des langues juives classiques (hébreu et araméen) avec des éléments des parlers romans, germaniques et slaves que les populations juives d’Europe ont côtoyés. Fusion veut dire non seulement que ces quatre sources ont apporté des mots au yiddish, mais que tous leurs autres traits : la forme des mots, la structure des phrases, la phonétique s’y sont fondus dans un ensemble distinct et cohérent. Les mots ont souvent un autre sens que dans la langue d’origine. Des racines verbales hébraïques ou slaves se conjuguent à la manière germanique ; des noms d’origine germanique ou latine forment leur pluriel à la manière hébraïque. La structure germanique de la phrase se voit modifiée par l’influence des autres composantes, tandis que sur le plan phonétique le slave marque de son empreinte les mots de toute origine. L’influence slave étant moindre en Prusse ou en Bohème et minime plus à l’Ouest, on parlera alors de yiddish occidental et de yiddish oriental. Le facteur déterminant dans la formation du yiddish a été le style de vie juif traditionnel, régi par la loi rabbinique. Cette législation, basée sur le Talmud, régit non seulement la sphère religieuse, mais l’ensemble de la vie individuelle et collective. Elle a besoin d’une foule de termes spécifiques pour parler de réalités inexistantes dans les cultures voisines. La langue juive naissante les obtient en modifiant le sens des mots de toute origine qu’elle assimile. L’étude de la loi étant l’activité intellectuelle par excellence de la civilisation ashkénaze, la discussion en yiddish des textes sacrés écrits en hébreu et en araméen apporte à la langue des tournures et des intonations particulières.

« Les aires du yiddish en Europe »

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© Tal Hever-Chybowski

Jusqu’à l’époque des Lumières, le yiddish s’épanouit dans un monde où les Juifs, persécutés ou protégés, constituent juridiquement un groupe à part de la société. La modernité, avec ses perspectives d’intégration, a des effets disparates sur le destin de la langue. La branche occidentale en pâtit. Les communautés où on la parle, urbaines, de taille moyenne et relativement aisées, croyant accélérer par là une émancipation en vue, adoptent progressivement l’allemand dès la fin du XVIIIe siècle. Le yiddish oriental, par contre, parlé par des populations denses et pauvres dans les villages et bourgades de l’empire des Tsars et dans la partie orientale de celui des Habsbourg, loin d’être victime de la modernisation, devient son instrument. En effet, de plus en plus d’intellectuels le choisissent pour vulgariser des connaissances scientifiques et de culture générale négligées par l’éducation traditionnelle.

Dans les changements qui se télescopent dans la vie des Juifs de l’Europe orientale au XIXe siècle (urbanisation, intensification des discriminations et persécutions, prolétarisation, luttes sociales, politisation, sécularisation, émigration), le yiddish sera le vecteur des nouvelles idées socialistes et nationalistes et le lieu d’un débat multiforme sur l’identité et le destin du peuple qui le parle. Ce bouillonnement produit des formes culturelles — presse, littérature, théâtre — (voir la chronologie de N. Krynicka, p. 6) que des larges masses populaires adopteront comme éléments centraux de leur identité juive. Il en surgit aussi un mouvement yiddishiste (voir l’article de T. Hever-Chybowski, p. 4) et, à partir de lui, au début du XXe siècle, des écoles laïques en langue yiddish.

Au long de tous ces processus, la langue s’est prodigieusement enrichie. Les besoins de l’instruction moderne et du débat politique ont fait apparaître des milliers de termes nouveaux, empruntés aux langues avoisinantes ou forgés de l’intérieur même du yiddish. La littérature a inventé des formes que la masse des locuteurs a souvent acceptées. L’émigration, en menant des populations yiddishophones plus ou moins nombreuses aux quatre coins du monde (voir la chronologie de N. Krynicka, p. 6) a apporté son lot de nouvelles influences et d’emprunts nouveaux.

Dramatiquement affaibli par le génocide, par l’acculturation de ses locuteurs dans les pays de l’immigration et par la sanglante répression politique de la langue qui a eu cours en Union soviétique, ainsi que par les entraves mises à son usage et transmission en Palestine, puis dans l’État d’Israël, le yiddish garde néanmoins sa vivacité dans certaines communautés strictement orthodoxes implantées en Amérique du Nord, en Europe occidentale et dans l’État d’Israël, tout comme dans des cercles laïques où l’attachement à la culture du monde yiddish est partagé par Juifs et non Juifs.

« Les aires du yiddish en Europe »

« Les aires du yiddish en Europe »

© Tal Hever-Chybowski

Yitskhok Niborski

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