Chantons en langues kanak !

Stéphanie Geneix-Rabault

p. 7-8

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Stéphanie Geneix-Rabault, « Chantons en langues kanak ! », Langues et cité, 26 | 2014, 7-8.

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Stéphanie Geneix-Rabault, « Chantons en langues kanak ! », Langues et cité [En ligne], 26 | 2014, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 05 juillet 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/354

Merci à Annick Kasovimoin et à Wedja Camoui pour leurs précieux éclairages sur ces points.

La littérature orale chantée en langues kanak est extrêmement riche en contenus et en variétés. Les catégorisations varient en fonction des langues. Dans un premier temps, j’illustrerai mon propos à partir de la langue xârâcùù pour en définir rapidement quelques fondements :

  • Ererea ou tapwaaru2 désignent les berceuses, les chants qui ont pour fonction de bercer et d’endormir les petits. C’est un genre qui peut être chanté, rythmé, mais qui peut aussi reposer sur quelques sons chuintés ou susurrés.

  • Söö est le terme générique pour signifier l’action de chanter et le chant. On distingue les xuu söö « petits chants » et les söö mwaa « chants longs ». Ceux qui sont adressés aux enfants évoluent en fonction de leur âge : les formes courtes étant plutôt destinées aux petits, les autres aux plus grands. La fonction du chant est ensuite indiquée : söö rè pa xûûchî « chants pour enfants » ou « comptines », söö rè kwé « chants de danse », söö rè xiti « chants sacrés » ou « chants du dimanche », etc.

  • Xuu kêrêtèpe, signifie « petites paroles » et désigne des formulettes courtes qui peuvent être chantées ou scandées, dans lesquelles on joue avec les sonorités de la langue (rimes, assonances, etc.) ou on apprend à compter par exemple.

  • Yaaru désigne la « devinette » ou « celui qui en raconte ». Ces for- mulettes rythmées sont systématiquement ponctuées par une interrogation, invitant les petits à chercher la ou les réponse(s) à la question posée.

S’il existe parfois une terminologie spécifique pour distinguer les genres, dans d’autres langues comme le jawe par exemple, kot désigne indistinctement l’action de « chanter » et le « chant ». Sont ensuite spécifiés :

  • naye kot « petit chant » ou « berceuse » : dans ce cas, le critère déterminant la catégorisation est la longueur du texte ;

  • kot we hyaok « chant pour enfants » : ici, ce sont les destinataires des chants ;

  • kot we pila « chant de danse » : dans ce dernier exemple, c’est sa fonction.

Ce répertoire comprend tout un ensemble d’énoncés, transmis orale- ment d’une génération à la suivante, qui peuvent être chantés, scandés, rythmés ou récités. Généralement anonyme et transmis d’une génération à la suivante, il est souvent rattaché à un contexte éducatif, ludique et collectif. La forte variabilité est l’une des caractéristiques majeures de ce répertoire : chacun revisite un peu à sa manière, les interprétations. C’est le cas par exemple de ce jeu chanté drehu « Ca hnaca i aji » :

Ca hnaca i aji
Lue hnaca i aji
Köni hnaca i aji
Ziziakötre ju i ecelë.

Un pas de souris
Deux pas de souris
Trois pas de souris
Qui montent ici.

Ca neköi aji
Lue neköi aji
Köni neköi aji

Eke neköi aji
Ziziakötre ju ecelë.

Une petite souris
Deux petites souris
Trois petites souris
Quatre petites souris
Qui montent ici.

Les différentes pièces de ce répertoire peuvent être interprétées par les adultes à l’intention des enfants, par les enfants entre eux, ou indistinctement par les grands et les petits. Elles sont généralement transmises pendant les pratiques de maternage, au cours de leur éducation ou de leur scolarité. Leur contenu permet de développer la conscience phonologique, pour aider l’enfant à percevoir, découper, manipuler les unités sonores du langage comme le phonème et la syllabe. Il permet par ailleurs de poser et/ou de renforcer les bases des premières acquisitions langagières - les structures et les enchainements linguistiques – et d’enrichir le bagage lexical des petits. On y apprend en chantant les différents sons de la langue, comme ici dans cette chanson enfantine en xârâcùù3 :

â, kârâmè
ââ, mârâkââ
ä, märä, äränè
î, mîrî
ô, nôô
ü, ngürü
ê, kêêkêê
û, rè nûû mê nûnûû.

â, les yeux
ââ, l’igname
ä, l’oiseau, le tison
î, l’assiette
ô, le moustique
ü, noir
ê, la perruche de la chaine
û, l’algue et grand-père.

On joue aussi avec les sonorités de la langue, comme dans cette formulette xârâcùù :

Ciiwi fè cicôôdè è cîîtoa döbwa cixwii mê ciiö cece taa ciiwi rèè, ru cerùa mê cara taa catoa cécöö kwêrê acaa nä curu rè ru.

Aide le martin-pêcheur à s’envoler car le siffleur et le merle noir hésitent à le faire… ils tremblent et n’osent sortir bêtement de peur que le chasseur ne les attache.

On y apprend aussi à compter4 :

Taaxë
Peruuxë
Petîîxë
Pëvuuxë
Taakûxë

Un
Deux
Trois
Quatre
Cinq

Taakûxë mi taa notaa
Taakûxë mi peruu notaa
Taakûxë mi petîî notaa
Taakûxë mi pëvuu notaa
Taa-jie.

Six
Sept
Huit
Neuf
Dix.

Sous une intention souvent réconfortante ou divertissante, ce répertoire est le lieu d’expression privilégié qui permet d’entrer en premier lieu en relation avec sa langue maternelle, sa culture et son environnement social. Très largement répandu dans de nombreuses cultures du monde, ce répertoire reflète une part d’universalité combinée à des marqueurs culturels singuliers à chaque micro-espace, à chaque culture et à chaque pays.

2 Ererea est la terminologie couramment employée à Canala. Tapwaaru, pour berceuse, est plutôt celle utilisée du côté de la Crouen, dans la chaine

3 Langue parlée dans la région de Canala. Les enfantines en xârâcùù sont l’œuvre d’Annick Kasovimoin (2012).

4 Philomène Poarareu et Laure Boehe-Tindao, naa drubea.

2 Ererea est la terminologie couramment employée à Canala. Tapwaaru, pour berceuse, est plutôt celle utilisée du côté de la Crouen, dans la chaine, signifiant également « rame », « ramer ».

3 Langue parlée dans la région de Canala. Les enfantines en xârâcùù sont l’œuvre d’Annick Kasovimoin (2012).

4 Philomène Poarareu et Laure Boehe-Tindao, naa drubea.

Stéphanie Geneix-Rabault

Ethnomusicologue