Entretien avec Alban Bensa

Alban Bensa

p. 12-13

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Alban Bensa, « Entretien avec Alban Bensa », Langues et cité, 26 | 2014, 12-13.

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Alban Bensa, « Entretien avec Alban Bensa », Langues et cité [En ligne], 26 | 2014, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/360

Comment la diversité linguistique de la Nouvelle-Calédonie s’est-elle maintenue jusqu’à nos jours ?

À son arrivée, au tout début du 20e siècle, le pasteur Maurice Leenhardt relève que plus d’une trentaine de langues sont parlées en Nouvelle-Calédonie. Actuellement, on en compte officiellement 28 : elles ne sont évidemment pas toutes parlées et transmises de la même manière. Certaines sont en voie de disparition, notamment en raison de l’attraction exercée par les zones urbaines - qui sont comme partout ailleurs des zones où l’on tend à adopter une langue véhiculaire commune. Toutefois les populations kanak ont maintenu, volontairement, une diversité linguistique exceptionnelle. Du point de vue anthropologique, le processus de différenciation, qui vise au maintien de la singularité de l’individu (ses noms, titres, positions dans la parenté, etc.) apparait comme central dans le monde kanak. La langue que vous parlez, et l’accent avec lequel vous la parlez, sont des signes évidents de l’identité dont vous êtes le porteur aux yeux des autres. J’ai rencontré un chef à Hienghène, qui continuait à parler sa propre langue au quotidien, alors qu’elle n’était pas la langue majoritaire de la tribu. Les gens le comprenaient, lui parlaient dans leur langue – et lui répondait dans la sienne. J’ai également assisté à des cérémonies dans lesquelles on utilisait jusqu’à sept langues différentes ! Le recours aux traducteurs est fréquent et fait partie de ce qui est perçu comme normal au quotidien. On est donc dans une société très consciente de son multilinguisme, et qui en organise explicitement le fonctionnement et le maintien.

Ces pratiques multilingues sont-elles libres de toute contrainte ? Peut-on choisir de parler la langue que l’on veut quand on le veut, si l’on en connait plusieurs ?

Comme je le suggérais avec les exemples précédents, les individus sont le plus souvent monolingues dans leur vie sociale – d’où le recours aux traducteurs – mais ils peuvent être plurilingues en privé. Ce que vous affichez publiquement, c’est votre origine géographique, votre identité régionale et territoriale en quelque sorte. Ce n’est donc pas parce qu’un homme connait la langue de sa femme qu’il va la parler en public, il privilégiera la sienne – en revanche, il pourra alterner les langues dans les échanges familiaux. D’une façon générale, qu’elles soient publiques ou privées, les pratiques linguistiques kanak frappent par la conscience métalinguistique aigüe qu’elles mettent en œuvre. Très souvent en effet, les locuteurs commentent leur discours, le choix de tel ou tel mot : « c’est un mot du Sud », « c’est un mot de Canala »… Dans le travail de traduction de textes poétiques, que j’ai mené notamment avec Jean-Claude Rivierre, cette posture « méta- » était permanente chez mes interlocuteurs, et montrait l’étendue de leur savoir sur les langues et les genres narratifs en présence sur le territoire. De même, dans les échanges les plus informels, gare à votre prononciation et à vos choix de vocabulaire : ce que vous dites fera l’objet de commentaires interprétatifs plus ou moins flatteurs – l’idée de « mot juste » est particulièrement prisée. Les pratiques langagières kanak sont donc, comme ailleurs, réglées par des normes sociales dont on ne s’écarte pas sans conséquence.

Quelle place les langues kanak ont -elles occupé dans l’histoire coloniale ?

Dans l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie, il est évident que ces langues ont servi de refuge pour résister : quand les colons ne peuvent pas vous comprendre, votre langue devient le moyen de maintenir un entre-soi. Mais les langues kanak ont également été un moyen formidable d’engranger la mémoire, à travers les savoirs et la poésie. Il faut garder à l’esprit que la littéracie en langues kanak est ancienne : dès la fin du 19e siècle, quand les Kanak écrivent, ils écrivent dans leurs langues. Leenhardt a de ce point de vue joué un rôle capital – bien sûr il avait pour objectif l’évangélisation, il partait donc des problèmes de traduction de la Bible. Mais, comme la plupart des pasteurs protestants, il avait le souci de travailler dans les langues locales. Leenhardt a ainsi produit une correspondance extrêmement volumineuse avec les Kanak qui travaillaient avec lui aux traductions bibliques, entièrement en ajië - ils écrivaient en ajië comme on aurait écrit en latin au Moyen-Age. Ainsi, parmi les Kanak nés au début du siècle, se trouvaient de grands lettrés qui savaient aussi bien lire et écrire leur langue que le français, le grec et le latin. L’écriture des langues kanak n’a jamais eu droit de cité dans la scolarisation sauf à une date récente, et la pratique s’en est perdue peu à peu alors que pendant longtemps les Kanak étaient les principaux lecteurs et scripteurs de Nouvelle-Calédonie. Lorsque je suis arrivé sur le territoire dans les années 1970, j’ai accompagné des Kanak chez des fermiers « Caldoches » : les premiers savaient lire et venaient aider les seconds à déchiffrer leur courrier, écrit en français… Actuellement, on assiste à un ralentissement de la transmission des langues kanak – on parle français même dans des familles indépendantistes. Cette cassure s’explique notamment par le fait que les plus jeunes quittent la maison pour l’internat, vivent plus volontiers en milieu urbain. En parallèle, les langues kanak deviennent des objets de patrimoine : on redécouvre des comptines, des récits qui étaient en circulation jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle, mais qui ne sont plus forcément transmis par les familles parce que rendus inutiles dans les problématiques économiques et sociales d’aujourd’hui. Des savoirs il y a quelques décennies encore actifs deviennent souvent maintenant des sortes d’objets muséographiques décontextualisés.

Le français reste en effet seule langue officielle, même si l’Accord de Nouméa a ouvert la voie à un enseignement en langues kanak. Quelle place les langues kanak trouvent-elles dans le contexte politique actuel ?

Dans le mouvement nationaliste kanak, c’est seulement après 1984 que les langues ont acquis le statut de patrimoine politique. Le discours a été : « Vous nous avez méprisés, et vous avez aussi méprisé nos langues. ». C’est à ce moment-là qu’émerge la question de l’enseignement des langues à l’école, et cela pose des difficultés considérables, parce que l’on modifie le mode de transmission, de la transmission familiale à la transmission par l’institution scolaire. Le recours aux linguistes s’impose alors, mais cela ne va pas de soi, de transposer du savoir scientifique sur les langues pour créer du matériau pédagogique. De mon point de vue, on assiste à un paradoxe : à mesure que l’état réel de la transmission s’avère en baisse, l’importance donnée à la langue comme marqueur identitaire dans les débats publics augmente. Cette politisation des langues kanak doit être interrogée du point de vue des sciences sociales, pour deux raisons : d’abord, parce que ce phénomène a été observé dans d’autres contextes postcoloniaux, par exemple en Algérie ; ensuite, parce que l’enseignement des langues locales est présenté comme la solution à l’échec scolaire. De mon point de vue, le poids réel du facteur linguistique dans ce contexte reste à évaluer : l’adhésion des parents au projet éducatif porté par l’institution scolaire française me semble être une question politique cruciale, qui ne doit pas être occultée par un débat autour de langues que l’on instrumentalise pour l’occasion.

Aires coutumières et langues de Nouvelle-Calédonie

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© Lacito CNRS – 2011

Proverbe en xârâcùù

Voici deux expressions souvent employées par les vieux pour décrire la présence éphémère de l’argent :

Mwânêê nä è ùdùmää kö nä axwè. È xwîda nêmwâ nä arè wâ siè.
L’argent c’est comme les nuages dans le ciel, il y en a beaucoup aujourd’hui, demain il n’y en aura plus.

È toa nêmwâ è xwêsé, arè nî chupisii pûrê-jumwââ.
Il arrive aujourd’hui, il y en a beaucoup, demain nous irons à la quête des fleurs de laiteron.

Comparé aux nuages, dont l’abondance peut aussitôt devenir insaisissable, telles les légères fleurs de laiterons balayées par le vent, l’argent (ou le fait de posséder de l’argent) est ici perçu comme un état de bien-être passager où l’économie - et plus précisément l’entassement de l’argent - ne trouve pas sa place. Il est plutôt en mouvement perpétuel : ‘lorsqu’il (argent) arrive, il repart aussitôt’.

Aires coutumières et langues de Nouvelle-Calédonie

Aires coutumières et langues de Nouvelle-Calédonie

© Lacito CNRS – 2011

Alban Bensa

Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS – École des Hautes Études en Sciences Sociales

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