Extrait du livre d’Alban Bensa, avec Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle : “Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle‑Calédonie, la guerre kanak de 1917

À paraitre en 2014, Toulouse, Anacharsis

Alban Bensa, Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle

p. 14-15

Référence(s) :

Alban Bensa, avec Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle. Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle-Calédonie, la guerre kanak de 1917. à paraitre en 2014, Toulouse, Anacharsis

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Alban Bensa, Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle, « Extrait du livre d’Alban Bensa, avec Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle : “Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle‑Calédonie, la guerre kanak de 1917” », Langues et cité, 26 | 2014, 14-15.

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Alban Bensa, Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle, « Extrait du livre d’Alban Bensa, avec Yvon Kacué Goromoedo et Adrian Muckle : “Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle‑Calédonie, la guerre kanak de 1917” », Langues et cité [En ligne], 26 | 2014, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/368

Les enquêtes de terrain menées à partir des années 1960 ont permis d’enregistrer des œuvres orales consacrées à la Guerre de 1917. De très haute qualité, ces créations appartiennent souvent au genre du ténô, poème en vers de huit pieds porteur d’une information historique, comme celui-ci de 606 vers dont livrons ici la strophe finale.

La création de ce ténô est attribuée par son récitant, Dui Michel Mêrêatü (né en 1903) à un homme de la Réserve de Nétchaot, Cau Pwënyî Mêrêatü, frère de son père, le bien connu Bwëé Atéa Mêrêatü dit « Sergent », chef de Pamalé tué en juillet 1917. Comme le rappelle Joseph Apégu Goromido le maire actuel de Koné, originaire de Nétchaot, Cau Pwënyî Mêrêatü, qui n’aurait pas participé à la Guerre de 1917, fut aussi l’auteur de plusieurs autres ténô ou chants entonnés lors des pilous et que connaissait bien Dui Michel. Ce dernier a expliqué à Jean-Claude Rivierre que son oncle paternel lui avait transmis ses œuvres poétiques en lui faisant chanter les vers deux à deux sur le mode d’une sorte de litanie. Dui Michel Mêrêatü s’est imposé, au cours de nos enquêtes de terrain des années 1973, 1975 et 1977 comme un récitant exceptionnel. Nous lui devons l’enregistrement par Jean-Claude Rivierre de plusieurs ténô dont celui-ci dont nous donnons un extrait ci‑après.

Celui que l’on appelait, dans toute la région de Koné, « le vieux Michel » avait quatorze ans en 1917 et les archives montrent qu’il n’était pas alors inconnu des autorités coloniales. Toujours présenté comme le « fils du chef de Pamalé », il ne peut être considéré comme un simple spectateur des évènements. Avec ses compagnons il fut transporté à partir du 27 janvier 1918 par bateau, sur l’Emu, de Touho à Nouméa, jusqu’à l’ilot Freycinet où étaient détenus les hommes les plus jeunes (14-16 ans). Il semble que Dui ait assisté au procès d’assise des combattants insurgés de 1917 mais il ne figure pas parmi les soixante-dix-huit accusés. Après sept mois de « rétention » à Nouméa, il obtiendra en mai 1919 l’autorisation de retourner chez lui, l’instruction considérant qu’il « n’a rien fait ».

Dui Michel Mêrêatü qui, âgé de soixante-dix ans en 1973, récitait à l’envi des centaines de vers sur la Guerre de 1917, avait donc été directement impliqué dans le conflit sans qu’il fasse pourtant jamais à notre intention allusion à cet engagement personnel et sans qu’il livre non plus de récit en prose des tragiques évènements qu’il avait vécus. Le « vieux Michel » s’en est tenu à des évocations de l’affaire, telles qu’elles avaient été formalisées par le frère de son père, Cau Pwënyî Mêrêatü, dans des ténô. Il est possible que notre talentueux récitant ait privilégié ce mode d’expression parce qu’il perpétuait ainsi la façon alors la mieux admise de rapporter publiquement des faits. Il souhaitait aussi par-là semble-t-il préserver une parole allusive ne risquant de blesser quiconque. Le très grand intérêt de cette mémoire versifiée tient à la possibilité qu’offrent les archives de la contextualiser, en l’occurrence de renvoyer le ténô au parcours du récitant lui-même durant la Guerre de 1917. Remarqué par Leenhardt, signalé comme agent de liaison entre les belligérants, puis choisi par le frère de son père comme compagnon de poésie pour apprendre et transmettre le savoir sur 1917 mis en ténô et enfin interlocuteur spontané et chaleureux de chercheurs en quête de traditions orales en langue vernaculaire, Dui Michel Mêrêatü nous apparait aujourd’hui comme une sorte d’idéal type de ces lettrés kanak engagés à la fois dans l’action, la réflexion et l’art oratoire ou littéraire. Avec ce guerrier-poète nous accédons à un témoin direct de la Guerre de 1917. Ce ténô nous place en effet au plus près des hommes qui s’engagèrent dans la protestation militaire contre l’administration coloniale puisque Bwëé Atéa Sergent Mêrêatü, le frère de l’auteur de la poésie, fut un acteur important du conflit et n’est autre aussi que le père du récitant. Mais cette implication du créateur du ténô et aussi de son narrateur dans la Guerre de 1917 ne réduit pas la focale au point de vue de leur seul clan Mêrêatü. Le ténô s’attache à décrire de nombreuses actions concernant d’autres clans et lignages engagés dans les combats et vivant ensemble l’épreuve de l’échec, de la prison et pour certains de la mort. A cette hauteur de jugement est associée une méditation finale pleine de regrets. L’espoir de contrecarrer la logique d’exclusion dont les Kanak faisaient les frais a exalté une partie de leur jeunesse d’alors mais a ensuite sombré dans une amère désillusion. Et le désappointement fut d’autant plus fort que la population kanak escomptait bien en échange de son travail pour le pays, de son engagement pour aider la France en guerre en Europe et de l’acceptation, bon an mal an, de la férule chrétienne, accéder aux avantages, essentiellement techniques et matériels, de la modernité. Mais l’aveuglement de la colonie devait en décider autrement et maintenir encore durant trente années l’inique code de l’Indigénat.

Ce ténô a été enregistré une première fois par Jean-Claude Rivierre dans la région de Koné, à Atéu, en septembre 1973 auprès donc de Dui Michel Mêrêatü alors âgé de soixante-dix ans. Dit en paicî d’une traite sans préliminaires particuliers, ce récit poétisé et versifié de la Guerre de 1917 n’a pas été dit par d’autres orateurs mais celui que tout le monde appelait alors en français « le vieux Michel » le livrait volontiers à qui voulait bien l’entendre. La parole transcrite ici constitue une pièce maitresse des performances orales relatives à 1917 et répertoriées sur la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie. Ce ténô embrasse toute la Guerre de 1917, depuis son explosion jusqu’à son échec final. Le conflit éclate à la confluence du recrutement de « volontaires » kanak et calédoniens pour la Grande Guerre et de l’exaspération suscitée par la politique coloniale française. Il se déploie à travers des alliances de guerre entre de nombreux lignages des deux côtes, des revirements, des combats, des replis et finalement une répression qui tout à la fois pourchasse les Kanak et les divise. La Guerre de 1917 prend fin avec l’emprisonnement et le jugement de nombreux guerriers et aussi avec la victoire des courtiers de la religion catholique ou protestante dans des lieux où leur influence était jusque-là encore faible. L’auteur du ténô puise dans sa propre expérience et, semble-t-il aussi, dans celle du récitant Dui Michel Mêrêatü qui, comme nous le savons désormais, fut, bien qu’adolescent à l’époque, entièrement impliqué dans ces évènements.

Nous avons saisi pour l’édition de ce ténô la transcription manuscrite réalisée par Jean-Claude Rivierre avec la collaboration de Dui Matayo Wetta à Näwéta (Naouta, Ponérihouen) en novembre 1973 à partir d’un enregistrement sur magnétophone. Les notations phonétiques retenues et, pour une large part les éléments de traduction retenus ici, sont ceux de J.‑C. Rivierre vérifiés ensuite à l’aide du dictionnaire Paicî-Français publié dix ans plus tard (J.‑C. Rivierre, 1983). Quand certains mots du ténô n’y figuraient pas, nous nous sommes fiés à la seule transcription manuscrite, en nous aidant de la traduction et des commentaires de Dui M. Wetta notés pendant la transcription à Näwéta.

“Pourquoi sommes-nous dans cet état ?”
Ténô composé par Cau Pwënyî Mêrêatü et dit en 1973 par Dui Michel Mêrêatü

Extrait (dernière strophe)

La fin du ténô prend une tonalité tragique. Le poète songe à ceux des siens qui sont tombés pour la juste cause de 1917 et retrouve les accents de Heinrich Heine dans la Lorelei : « Je ne sais pas ce que cela peut bien vouloir dire/ Que je sois aussi triste/… ». Il se montre surpris par le surgissement d’une émotion qui le rapproche d’un coup des disparus de sa parentèle.

Cette dernière strophe mêle à une brève évocation de la paix revenue le sentiment d’apocalypse qui submerge les guerriers vaincus. La défaite est perçue comme un bouleversement du paysage lui-même, un cataclysme naturel qui emporte tous les espoirs que portèrent haut et fort les insurgés de 1917 durant plusieurs années.

â go näbwé nââ-ê

       

et je vais en terminer là

bwaa pwäädë-rë pomê

au bout d’une natte inachevée

cinä po pi-kîrî-tôô

mais pourquoi suis-je aussi triste

kîrî po pi duu-tôô

la mélancolie m’assombrit

po pi-ta-u â nümô-ô

mon cœur est frappé et soufflé

nä go i wiâ pa caa

quand je pleure sur mes pères

kîrî wiâ pa jii-o

m’afflige pour mes cadets

i wiâ pa ao-kôô

et pleure pour mes grands-pères

ûnä duu ê töötù

alors que le soleil est noir

ci kärä wé ê parui

que la lune tarde à se lever

puu ä kaatëdaa

l’étoile du matin se couche

cööu wâ mä näpô

pays et maisons moisissent

cingä nû mä waapwii

penchent sapins et cocotiers

udërù wâ mä pëëo

s’enflamment cases et dépendances

töö wâ mä môtögéé

brulent demeures et lieux sacrés

cingä tuu mä upwârâ

s’inclinent conques et perches

ûnä pä-götù â dëré

alors se lève la brise de terre

pwö-ba-ti cingä â dëëpë

le vent du nord souffle et penche

pä-götù â dëré awé

monte la brise rafraichissante

pwö-tëù â-nä poa

mais tout ailleurs est arraché

nä tö-pitiri â nêê

quand se rassemblent les nuages

töpwöri-é aèrë

que se dépose le brouillard

mä-böaa görö-puu

se fend la surface de la terre

ci-ciö â éépëtâ

se casse en deux la chaine centrale

ci-tëbwi â iri-jaa

se brisent les crêtes des montagnes

pwùtùda ti â nä-puu

que tout s’écroule sur le sol

tûû ti â görö jèpé

et tombe jusqu’à l’inondation

tö wârî tiëu ê awé

brulé disparu tout à fait

Alban Bensa

Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS – École des Hautes Études en Sciences Sociales

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