“Le Platt lorrain pour les nuls” : un ouvrage à succès, pourquoi ?

Vincent Meyer

p. 8-9

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Vincent Meyer, « “Le Platt lorrain pour les nuls” : un ouvrage à succès, pourquoi ? », Langues et cité, 25 | 2014, 8-9.

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Vincent Meyer, « “Le Platt lorrain pour les nuls” : un ouvrage à succès, pourquoi ? », Langues et cité [En ligne], 25 | 2014, mis en ligne le 09 juin 2023, consulté le 22 juillet 2024. URL : https://www.languesetcite.fr/398

« Haut hunn ech mir äert “gielt Bichelche” kaaft. Ech hat grad d’Zäit et duerchzebliederen (ech hale mer et fir de Summer, wann dee kënnt... ?). Awer ech kann nëmme soen : dräimol Bravo ! »1

« Ravi d’avoir trouvé ce livre. Il est indispensable dans la bibliothèque d’un “saageminer” [Sarregueminois] expatrié dans le Sud-Ouest “der immer noch ger platt redde will sali besame !” [qui aime toujours à parler le platt. Salut à tous ! »]

Deux messages emblématiques à la réception de ce « petit livre jaune » : et pourtant, on peut se demander qui a encore besoin ou envie d’apprendre ou de parler cette langue et quels pourraient être les équipements de sa transmission (Kieffer, 2006 ; Laumesfeld, 1992 et 1996 ; Rispail, Moreau 2004) : un défi inutile ou une douce folie ? Dans la série « Pour les Nuls », l’initiative d’un ouvrage qui se présente comme « une méthode inédite et complète » interroge, d’autant plus que le succès est au rendez‑vous.

Le francique en Europe

Le francique en Europe

(© Deletraz, Le Platt lorrain pour les Nuls, Éditions First)

Élément indispensable d’une politique linguistique au niveau régional ou simple manuel d’apprentissage divertissant d’une langue ? S’il peut être perçu par certains comme un ultime baroud d’honneur de quelques nostalgiques, pour les auteurs c’est un équipement aujourd’hui indispensable dans la construction des identités individuelles et collectives dans un espace transfrontalier.

C’est dans un ensemble de tensions politiques et économiques que nous situons le paradoxe du succès d’un manuel en français pour apprendre cette langue fortement territorialisée ; manuel qui parait paradoxalement à un moment où se confirme en Lorraine le double recul des pratiques de bilinguisme et de l’apprentissage de l’allemand – première langue du voisin – comme langue vivante.

Une langue pour les nuls à 6,95

Plusieurs questions se posent : comment s’explique cette large diffusion d’une langue qui n’a pas de drapeau et sert une construction identitaire ? Le choix du titre « le Platt lorrain pour les nuls » contribue-t-il in fine à affirmer une identité régionale ou transfrontalière ? La diffusion de l’ouvrage couvre-t-elle la démographie/géographie linguistique de la région, comme pourrait le laisser penser une analyse des réactions des lecteurs (nombre d’exemplaires, lieu de vente) et des libraires ?

Le projet d’écriture remonte à juin 2011. Marielle Rispail2 fut contactée par l’éditeur3 et tint à s’entourer de deux coauteurs dans leurs spécialités respectives : l’écriture du francique avec Marianne Haas-Heckel ; la culture comprise dans sa dimension transfrontalière et internationale de la langue avec Hervé Atamaniuk. Tous percevaient l’intérêt de publication d’un manuel consacré à une langue et une culture dont la dénomination même – platt – était problématique. Fallait-il intégrer ou non le terme de « francique » dans le titre ? « Le francique lorrain pour les nuls » aurait été certainement un geste militant, un clin d’œil amical au regretté Daniel Laumesfeld, mais sans doute trop « académique » par rapport à la dénomination plus « familière » de platt, dont l’avantage était de s’adresser à un public large. Un problème supplémentaire se posait aux auteurs en raison de la variation linguistique évoquée en introduction de ce numéro (voir page 2). Que faire de ses variantes ? Ce manuel, s’adressant à un public non bilingue a priori, devait aussi faire la part belle à des expressions courantes, transmettre des conseils pratiques pour l’apprentissage de la langue et sa pratique, mais également donner des informations sur la culture et la vie en Lorraine de langue francique, et faire apparaitre les rapports entre la langue et la société dans laquelle elle se transmet. Ce cas francique sert en fait d’exemple pour saisir les enjeux et poser des questions vives sur les modalités de transmission d’une langue minorée. Le livre a fait l’objet d’une diffusion qui dépasse en ampleur ce qui est généralement réservé à un ouvrage de dimension régionale. L’intérêt du public tient vraisemblablement, d’abord, à cette collection « Pour les Nuls » qui interroge la place du platt aujourd’hui, montrant du coup que cette question de construction identitaire n’était pas forcément partagée ou dépassée. Alors que les ouvrages en platt ou traitant du platt ne traversent jamais la frontière linguistique germano-romane de Lorraine, le livre a trouvé son public, ses libraires, ses défenseurs, en Lorraine romane et ailleurs en France.

Ce succès auprès du public confirme l’enthousiasme local ; il montre que pareil ouvrage peut dépasser la seule question linguistique (ou d’apprentissage d’une langue régionale) et contribuer à une médiation des cultures (Fleury, Walter, 2008). Il vient compléter les tentatives de stabilisation et de sauvegarde de cette langue (Kieffer, 2006). Il vient défaire les représentations parfois condescendantes, voire négatives, associées aux « petites » langues en général. Le Platt lorrain pour les nuls assume donc sa fonction de guide de la conversation, en problématisant le contexte linguistique et ses variations, et en donnant une visibilité aux différentes écritures en platt à partir de citations et de formules de la vie quotidienne, de chansons et de poèmes. Il témoigne, non sans humour, de la spécificité d’un patrimoine qui allie à la fois ancrage national (le platt est la langue régionale de Lorraine et donc une langue de France) et international (le platt est la langue commune de l’espace transfrontalier Sarre-Palatinat-Luxembourg).

1 Je me suis acheté votre “petit livre jaune” aujourd’hui. J’ai eu juste le temps de le feuilleter, je me le réserve pour l’été, s’il se pointe… ?

2 Marielle Rispail est Professeure des universités en didactique des langues à l’Université Jean Monnet, Saint-Étienne.

3 Les éditions First éditaient, depuis 2009, une collection s’intitulant « Guides de conversation » consacrée aux langues régionales ou minoritaires.

1 Je me suis acheté votre “petit livre jaune” aujourd’hui. J’ai eu juste le temps de le feuilleter, je me le réserve pour l’été, s’il se pointe… ? Mais je ne peux que dire : « 3 x bravo ! »

2 Marielle Rispail est Professeure des universités en didactique des langues à l’Université Jean Monnet, Saint-Étienne.

3 Les éditions First éditaient, depuis 2009, une collection s’intitulant « Guides de conversation » consacrée aux langues régionales ou minoritaires. Dans cette collection, huit autres langues avaient déjà fait l’objet d’une publication : le breton, le basque, le québécois et le ch’ti (en 2009), l’alsacien et le corse (en 2010), le provençal (en 2011), le marseillais et enfin le platt lorrain (en 2012 avec 337 pages).

Le francique en Europe

Le francique en Europe

(© Deletraz, Le Platt lorrain pour les Nuls, Éditions First)

Vincent Meyer

Professeur des universités – université de Lorraine