Une enquête en pays francique

Marielle Rispail

p. 10-11

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Marielle Rispail, « Une enquête en pays francique », Langues et cité, 25 | 2014, 10-11.

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Marielle Rispail, « Une enquête en pays francique », Langues et cité [En ligne], 25 | 2014, mis en ligne le 09 juin 2023, consulté le 22 avril 2024. URL : https://www.languesetcite.fr/400

Entre 2006 et 2009, une enquête liée au projet de la Maison des Sciences de l’Homme de Lorraine « Frontières et flux transfrontaliers : permanences, mutations, représentations » (2008-2013) s’est déroulée à Sarreguemines et Thionville (désormais Sg et Th). Elle avait pour titre : « Approches régionales et comparées des frontières et des relations transfrontalières ». Ce qui suit est une partie des résultats de cette enquête, réalisée par le groupe « Frontières, langues et territoires ». Ce groupe s’est interrogé sur les relations qui existent entre pouvoir et pratiques linguistiques, frontières et langues, frontières étatiques et frontières vécues, dans et autour de l’aire francique de Lorraine.

Centrés sur les acteurs de l’école (élèves, parents), les résultats qui suivent ont pour but de cerner quelques-uns des paramètres qui déterminent la vitalité du platt en Lorraine francique, et sa relation avec l’école. Des questionnaires écrits1 ont été distribués à Sarreguemines (francique rhénan) et Thionville (francique luxembourgeois), aux élèves (lycée) et aux parents d’élèves, dans des classes recevant un enseignement du platt. On se demande si la situation géographique, et donc sociolinguistique des deux villes, va se répercuter sur les réponses des enquêté-e-s, et si oui, dans quel sens. Voici quelques extraits significatifs de notre analyse2, qui se veut empirique, qualitative et non généralisante.

À Sg, l’ensemble des enquêté-e-s déclarent un plurilinguisme du quotidien, conscient et revendiqué. Ce plurilinguisme se décline dans leur vie entre la famille, les amis, les études, la fréquentation des médias et des commerçants. Il est composé de langues « venues d’ailleurs » : allemand, italien, espagnol, anglais, norvégien, dont la liste n’est sans doute pas exhaustive. Les réponses font aussi état, à côté du français, des langues locales, diversement nommées : « platt, platt allemand, alsacien, dialecte rhénan », dans des combinaisons diverses avec les langues qui précèdent. On note que personne ne désigne la langue locale par « francique » mais que toutes les réponses la distinguent clairement de l’allemand parlé en Allemagne. Si le platt est identifié expicitement, il n’apparait toutefois jamais en premier dans les réponses, et pour 12 lycéens sur 20 il est désigné comme « langue maternelle ».

Dans la région de Th aussi, le monolinguisme (1 réponse) est l’exception, mais les plurilinguismes déclarés s’ordonnent souvent autour de l’anglais et ne comprennent pas tous le francique : des réponses comme « français/allemand/luxembourgeois/anglais » témoignent de l’internationalisation de la région et de la proximité d’une capitale européenne, Luxembourg. On trouve aussi : italien, portugais, espagnol, russe, et plusieurs enquêtés bilingues issus de couples mixtes allemand/français. Les langues, dont le francique luxembourgeois, une des langues du pays voisin, semblent « circuler » à travers les populations et les couches sociales : un Belge a appris le luxembourgeois et l’italien pour son travail, un autre déclare des mélanges de langues : « je parle franglais et allglais », un autre ne cite pas le platt dans ses langues « connues » mais dit ensuite le parler au travail et en souhaite l’apprentissage pour ses enfants.

A Th toujours, se confirment les connaissances « méta » des enquêtés, qui distinguent « leur » platt de Thionville de celui d’autres zones lorraines, par exemple : « (notre) patois lorrain est proche du luxembourgeois » et le désignent le plus souvent par « luxembourgeois », sans doute à cause du Luxembourg proche qu’ils fréquentent quotidiennement (achats, sorties, spectacles, etc.). Un enquêté distingue des variations dans sa variété : « je parle le platt chez moi et le luxembourgeois quand je suis en visite au Luxembourg » et un autre : « mon père parle luxembourgeois et platt ». Toutefois la désignation du français comme langue maternelle est plus fréquente qu’à Sg, et on observe une francophonie plus affirmée, dans le sens où on trouve des familles bilingues, où l’un des parents vient d’une autre région, ce qui entraine des usages différenciés dans la famille : « je ne parle luxembourgeois qu’avec mon père ». Des pratiques sociales bilingues et maitrisées sont couramment déclarées : « je parle luxembourgeois au Luxembourg », ou bien « je parle luxembourgeois avec ceux qui le parlent, français avec les autres ».

Dans les deux villes, on est frappé par l’affirmation et l’analyse fine plurilingues, ainsi que par la porosité entre espace privé et espace public, que ne mettaient pas en valeur des enquêtes plus anciennes.

Dans les deux villes, les enquêtés sont en général favorables à la circulation du platt hors de la sphère familiale pour des raisons diverses : « parce que c’est mon identité », « il faut faire vivre la langue de nos ancêtres », « pour ne pas exclure les personnes âgées », « je vais écouter du théâtre en luxembourgeois au Luxembourg », « il faut parler luxembourgeois et allemand parce que nous sommes proches des frontières », « je suis pour les panneaux trilingues des villes et villages ». La nécessité du « français d’abord » est toutefois affirmée à Th, au détriment des langues locales, voisines ou régionales, et le plurilinguisme public rarement revendiqué ou imaginé.

Que se passe-t-il enfin autour de l’école ? La plupart des parents des élèves étudiant le francique à l’école sont eux-mêmes « francicophones ». On trouve néanmoins un élève de l’école de Rettel, de famille uniquement francophone (de père français et de mère italienne), inscrit en cours de langue et culture régionales. Ils justifient leur choix par des raisons rencontrées plus haut : « à cause de notre situation géographique » ou « pour une meilleure intégration professionnelle », après avoir décrit un usage appuyé du platt dans les villages frontaliers autour de Sierck et Thionville : on le parle souvent « dans le métier », « dans la famille », « avec les amis », on le rencontre « dans les médias, sur RTL ». Plusieurs manifestent le désir d’une littéracie en francique pour leurs enfants : « je voudrais qu’il sache lire et écrire un texte en luxembourgeois », dépassant ainsi la simple compétence de communication parlée qu’on peut sans doute acquérir hors de l’école. On souligne ainsi l’importance de l’école dans la vie de la langue locale, dont les locuteurs adultes n’ont pas toujours appris à la lire ou à l’écrire. Cet apprentissage forge des représentations positives, lui donne droit de cité dans les discours et la vie publique.

Soulignons pour finir que, lorsqu’elle est explicite, cette vision positive du platt s’accompagne le plus souvent d’une vision plus large concernant l’usage et la circulation des langues dans le monde et dans l’avenir, dont voici trois exemples : « les langues, on doit les apprendre à partir de 5 ans, ou moins si possible », « il faut parler toutes nos langues frontalières », « nous vivons dans un monde cosmopolite », représentant une indéniable ouverture sociolinguistique et faisant émerger une nouvelle vision de la frontière qui, de barrière et fracture, devient passage et fluidité.

1 Les questions portaient sur les pratiques linguistiques quotidiennes et les avis sur les langues en présence.

2 Nous ne rendons compte ici que d’une partie du corpus : lycéens à Sarreguemines, jeunes (15-20 ans) à côté de Thionville, échantillon composé de

1 Les questions portaient sur les pratiques linguistiques quotidiennes et les avis sur les langues en présence.

2 Nous ne rendons compte ici que d’une partie du corpus : lycéens à Sarreguemines, jeunes (15-20 ans) à côté de Thionville, échantillon composé de façon aléatoire par les enquêteurs. Cela ne permet pas une analyse comparative terme à terme dans le dépouillement mais nous autorise à tenter une différenciation des pratiques et représentations du platt, dans des situations différentes d’un même contexte.

Marielle Rispail

UJM et CELEC / CEDICLEC St Étienne
Enseignante-chercheuse en sociolinguistique et didactique des langues et des cultures, université Jean Monnet de St Etienne

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