Le platt, la langue du corps

Fabienne Jacob

p. 12

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Fabienne Jacob, « Le platt, la langue du corps », Langues et cité, 25 | 2014, 12.

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Fabienne Jacob, « Le platt, la langue du corps », Langues et cité [En ligne], 25 | 2014, mis en ligne le 09 juin 2023, consulté le 22 juillet 2024. URL : https://www.languesetcite.fr/401

Ma langue maternelle, le platt, a été ensevelie sous plusieurs sédiments de français. Honte et transhumance sociale obligent. Mais au fond de moi, elle a toujours continué d’irradier comme un diamant noir. Je la soupçonne même d’être à l’origine de mon écriture. La matrice.

Le français était la belle langue lisse, liquide et élégante que parlaient d’abord les maitresses de l’école de Guessling, mon petit village mosellan non loin du bassin minier de Faulquemont. Puis il devint la langue des filles et fils d’ingénieurs de la mine au lycée, ceux qui avaient l’assurance et la désinvolture des gens bien nés. Ceux qui mangeaient des avocats et des huitres, quand moi-même j’ignorais encore tout du mot et de la chose. Quiconque ne parlait pas cette langue s’exposait à être un « plouc ». Pire, un Schleuh. Du fait de cette stigmatisation, le platt était la langue de l’humiliation et de la honte. Celle qui, par ses sons rudes et gutturaux, vous reléguait ad vitam aeternam vers votre fossé de purin atavique, celui qui coulait devant le tas de fumier de votre village-rue avant que la loi les interdise. Bien sûr quand j’étais enfant, cette analyse de la langue comme outil de classe m’échappait, mais des processus inconscients devaient être à l’œuvre car j’ai vite compris ce qu’on essayait de me faire comprendre, que le platt serait un moins et non un plus pour qui voulait grimper dans l’ascenseur social ! Mon application de bonne élève et mon goût pour les mots et les histoires ont fait le reste. Je parle aujourd’hui un français sans faute et sans accent. Mieux, je suis devenue une « professionnelle » puisque je suis devenue écrivain dans cette langue admirée et convoitée. En un mot, la revanche de la fille de ploucs sur les filles d’ingénieur !

Ce statut de transfuge ne va pas sans culpabilité. De la transfuge à la traitresse il n’y a qu’un pas… Ma trahison est triple. Géographique, (j’habite Paris), sociale, (je vis dans un milieu cultivé) et linguistique (je parle français). Le traitre a toujours la double honte, collée aux basques, devant ceux qu’il a trahis, les siens, et ceux pour qui il a trahi. J’ai compris depuis peu que cette triple trahison avait fondé mon écriture.

Après trente ans passés en immersion quasi-totale dans la langue française, je ne sais plus très bien où est ma vérité, dans le platt des profondeurs, une idée romantique, ou dans le français de la surface, une idée pragmatique. Je n’ai jamais renié mes origines, je les ai refoulées. Question de survie à un âge où l’on veut se fondre dans la moyenne, où l’on ne veut rien avoir qui dépasse, ni personnalité, ni langue. Aujourd’hui j’aime et revendique ce qui dépasse ! Mes origines remontent à la surface, les bulles d’un cadavre dont j’aurais voulu me débarrasser. On n’en finit pas avec les morts. D’autant que le mien porte plutôt beau ! Le platt est toujours vivace dans une grande partie de la Moselle. Aussi, quand Jacques Deville1 et Hervé Atamaniuk2 m’ont proposé une résidence d’écriture à Sarreguemines, j’ai tout de suite accepté. L’occasion unique pour moi de réfléchir à cette langue opaque, enfouie, mais toujours foisonnante et qui fait son chemin à la manière d’une rivière souterraine. Quand elle ressurgit, se produit un phénomène de mémoire involontaire et aussi un séisme affectif. Ainsi, par exemple, Hervé Atamaniuk, dans la conversation en platt, a glissé le mot Truuthòhn (dindon), que je n’avais plus entendu depuis au moins trente ans. Tout d’un coup, c’est le Truuthòhn de l’enfance qui a surgi en pensée devant moi, le rouge flamboyant et froissé de sa crête et son panache plein d’auto-satisfaction. Rien à voir avec le falot dindon français, simple frimeur de base de la basse-cour. Quand j’entends et je parle le platt, je reviens toujours dans la cour de ma Oma (grand-mère), le Hòf (la cour), d’où sont sortis tous mes livres. Ce Hòf où je passais mes longues vacances d’été à m’ennuyer ferme avec pour seule compagnie un abreuvoir de métal, sans savoir encore que cet ennui, par son versant métaphysique, m’apporterait le manque donc aussi le désir. Dans le Hòf, régnaient la Hitz, (chaleur) de l’été continental, qui écrasait la cour, et les moissons et leur odeur de paille et de pain (Stròh unn Brood).

Le platt est pour moi la langue du corps. Celle des émotions et des sensations. Avec sa cohorte de mots intraduisibles venus tout droit de l’enfance, ceux qui se gravent durablement dans votre chair. L’adjectif gruseldich (horrible) flanquera toujours plus la chair de poule que son équivalent français, d’ailleurs dans ses sons l’on entend déjà la lancinante fraise du dentiste et l’on voit déjà l’ombre du grizzli. De même le mot Boijs fait immédiatement surgir à la fenêtre ou au soupirail une ombre troublante et inquiétante, autrement plus que le benêt fantôme français. L’enfance est le terreau des premières fois, premières sensations, premières peurs et premiers émois. La langue qu’on a utilisée pour les dire est constitutive de tout notre être. Le platt est pour moi au sens propre la langue source. Celle à laquelle s’abreuve ma vie intérieure.

Merci à Suzanne Bichler, animatrice du département francique langues et Bertrand Hiegel, responsable de l’espace francique langues à la médiathèque de Sarreguemines, pour leur précieuse correction de la graphie des mots en platt.

1 Conseiller Livre et lecture à la Drac Lorraine.

2 Directeur des affaires culturelles de Sarreguemines.

1 Conseiller Livre et lecture à la Drac Lorraine.

2 Directeur des affaires culturelles de Sarreguemines.

Fabienne Jacob

Écrivaine