L’origine des langues polynésiennes

Jacques Vernaudon

p. 2-3

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Jacques Vernaudon, « L’origine des langues polynésiennes », Langues et cité, 28 | 2017, 2-3.

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Jacques Vernaudon, « L’origine des langues polynésiennes », Langues et cité [En ligne], 28 | 2017, mis en ligne le 04 mars 2022, consulté le 27 septembre 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/297

Le tableau ci-contre permet au lecteur de comparer quelques mots en tagalog, une langue des Philippines qui est aussi à la base du filipino, la langue officielle de ce pays de 88 millions d’habitants situé en Asie du Sud-Est, et dans trois langues polynésiennes à plus de 8 000 km à l’est : le māori, parlé en Nouvelle-Zélande, le tahitien et le pa’umotu, parlés en Polynésie française. Pour chaque sens en français, le tableau indique l’équivalent de traduction dans chacune de ces langues. Prenez quelques instants pour l’observer.

TABLEAU 1 - Exemples comparatifs dans quatre langues austronésiennes

français

PHILIPPINES

POLYNÉSIE FRANÇAISE

NOUVELLE-ZÉLANDE

tagalog

pa’umotu

tahitien

māori

foie

atay

ate

ate

ate

pirogue

bangka

vaka

va’a

waka

pierre

bato

fatu

fatu

whatu

boire

inum

inu

inu

inu

manger

kain

kai

’ai

kai

cinq/main

lima

rima

rima

ringa

volatile

manok

manu

manu

manu

œil

mata

mata

mata

mata

(avoir) peur

matakot

mataku

mata’u

mataku

mort

matay

mate

mate

mate

partir

panaw

fāno

fano

whano

oreille

tainga

taringa

tari’a

taringa

planter

tanim

tanu

tanu

tanu

croître

tubo

tupu

tupu

tupu

pluie

ulan

ua

ua

ua

tête

ulo

uru

uru

uru

Inutile d’être spécialiste de linguistique historique pour être frappé par la ressemblance de ces formes. Une telle proximité n’est évidemment pas le fruit du hasard. Le tagalog et les langues polynésiennes sont issus d’un lent processus de diversification linguistique à partir d’une même langue-mère que les linguistes nomment le proto-austronésien. Le mot « austronésien » a été créé par le linguiste allemand Wilhelm Schmidt en 1899, à partir du latin auster « sud » et du grec nésos « île », littéralement, « îles du sud ». Le terme « proto » indique qu’il s’agit d’une langue très ancienne. Cette proto-langue des « îles du sud » est à l’origine de plus d’un millier de langues vivantes contemporaines – soit 14 % des 7 000 langues du monde – parlées sur une aire qui s’étend de Madagascar à l’île de Pâques et de la Nouvelle-Zélande à Hawaii (carte 1).

CARTE 1 - Extension géographique de la famille austronésienne et sous‑ensembles des langues océaniennes et non océaniennes, Ozanne-Rivierre, 1998

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Les trente-sept langues polynésiennes du Pacifique, dont celle de Polynésie française, sont donc apparentées, entre autres, à pratiquement toutes les langues parlées aux Philippines, en Malaisie et en Indonésie, ainsi qu’à celles parlées par les peuples autochtones de Taïwan.

C’est dans cette région, et plus précisément sur les côtes méridionales de ce qui correspond aujourd’hui à la Chine, que la plupart des spécialistes s’accordent à situer l’origine continentale des populations austronésiennes qui ont peuplé l’Insulinde, Madagascar et les îles du Pacifique à partir d’environ - 5 500 ans. On les distingue des populations han qui constituent l’ethnie actuellement majoritaire en Chine et dont les ancêtres viennent de la région du fleuve jaune, plus au nord-ouest.

Les différents rameaux de ces navigateurs-horticulteurs ont exploré systématiquement deux océans grâce à leurs remarquables connaissances en navigation et leurs pirogues à balancier dont la rapidité et la stabilité impressionna les premiers Occidentaux qu’ils croisèrent.

L’identification de la parenté des langues du Pacifique avec celles d’Asie du Sud-Est et de Madagascar est ancienne. Dès 1706, le philologue hollandais Hadrian Reland avait relevé des ressemblances entre le malgache (langue de Madagascar), le malais et le futunien, à partir de listes de vocabulaire recueillies par des navigateurs. En 1784, l’espagnol Lorenzo Hervas y Panduro concluait à l’existence d’une famille linguistique incluant le malgache, les langues de la péninsule malaise, des îles de la Sonde, des Moluques, des Philippines et des îles du Pacifique jusqu’à l’île de Pâques.

Ces premières intuitions n’ont depuis pas cessé d’être confirmées et le cercle d’appartenance à cette famille linguistique s’est élargi aux langues mélanésiennes et à celles de Taïwan. Entre 1934 et 1938, Otto Dempwolff publia trois volumes (Vergleishende Lautlehre des austronesischen Wortschatzes) où il reconstruisit la phonologie du proto-austronésien à partir d’un travail comparatif sur onze langues des différentes régions de l’aire austronésienne et proposa une liste de 2 000 mots qui fait encore référence aujourd’hui.

Une version enrichie et affinée par Robert Blust de ce lexique proto-austronésien est consultable en ligne à l’adresse suivante : https://abvd.shh.mpg.de/austronesian/

Par ailleurs, un lexique comparatif des langues austronésiennes est accessible à cette adresse : https://abvd.shh.mpg.de/austronesian/

Le Polynesian lexicon en ligne offre quant à lui un corpus centré sur les langues polynésiennes qui permet de comparer les mots dans ces langues et de connaître leur étymologie : http://pollex.org.nz/

Les recherches sur l’ensemble austronésien sont constamment approfondies et, environ tous les quatre ans, un colloque international réunit plusieurs centaines de spécialistes de cette famille linguistique (cf. International Conference on Austronesian Linguistics).

L’étude des langues polynésiennes combinée à une exploration des connaissances scientifiques accumulées en linguistique, en archéologie, en anthropologie et aujourd’hui en génétique sur la famille austronésienne est une passionnante aventure intellectuelle à la découverte du Pacifique et de l’Asie et d’un vaste continuum culturel multimillénaire qui s’étend sur deux océans.

Blust, R. (2013). The Austronesian languages, Canberra, Asia-Pacific Linguistics.

Kirch, P. V. (2000). On the Road of the Winds: An Archaeological History of the Pacific Islands before Euro- pean Contact, Berkeley, University of California Press.

Ozanne-Rivierre, F. (1998). « Langues d’Océanie et Histoire », Le Pacifique, un monde épars, A. Bensa et J.‑C. Rivierre (dir.), Paris, L’Harmattan, p. 75‑104.

CARTE 1 - Extension géographique de la famille austronésienne et sous‑ensembles des langues océaniennes et non océaniennes, Ozanne-Rivierre, 1998

CARTE 1 - Extension géographique de la famille austronésienne et sous‑ensembles des langues océaniennes et non océaniennes, Ozanne-Rivierre, 1998