La Nuit sur le vieux marché

בײַ נאַכט אויפֿן אַלטן מאַרק

Batia Baum et Yitskhok-Leybush Peretz

p. 12-13

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Batia Baum et Yitskhok-Leybush Peretz, « La Nuit sur le vieux marché », Langues et cité, 27 | 2015, 12-13.

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Batia Baum et Yitskhok-Leybush Peretz, « La Nuit sur le vieux marché », Langues et cité [En ligne], 27 | 2015, mis en ligne le 01 décembre 2015, consulté le 05 juillet 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/336

Texte de Yitskhok-Leybush Peretz (1852-1915)
Introduction et traduction de Batia Baum

Dès ses débuts (fin du XVIIIe s.), la littérature yiddish moderne se conçoit comme un moteur de modernisation des communautés ashkénazes d’Europe orientale, prend une part active dans les combats idéologiques qui les agitent, enfin témoigne du passé et des évolutions. Yitskhok-Leybush Peretz (Pologne, 1852-1915), créateur fécond et personnalité charismatique, élargit radicalement le cadre de cette littérature. Il donne toute sa place à l’expression lyrique, revendique la spiritualité des anciens courants mystiques du judaïsme, s’emploie à penser et à sentir le destin des Juifs à la lumière tant des idées modernes que des conceptions traditionnelles. Peretz publie son drame La Nuit sur le vieux marché en 1907, après les désillusions de la révolution avortée de 1905 et les persécutions qui ont suivi. Il le remanie une première fois (édition de 1909) et le retravaillera jusqu’à sa mort, la version finale n’étant éditée qu’en 1922.

Œuvre de visionnaire, tel un fil dévidé du marécage des rêves, Peretz portera cette pièce jusqu’à la fin de sa vie, comme son testament spirituel ou l’image même de sa démarche créatrice. Il s’y projette, met en scène des reflets de lui-même, poète, vagabond, rêveur, et son personnage central, le badkhan, bouffon, amuseur public, improvisateur de rimes, sorti de la « ruine », de la clôture d’un monde en sclérose, toujours en quête d’un mot oublié, d’une parole perdue à retrouver, avec laquelle on pourrait « tout refaire, tout bouleverser ». Tentative messianique désespérée et obstinée pour faire ressurgir les forces enfouies, leur donner une nouvelle impulsion, leur trouver une direction — sans savoir encore laquelle — seulement porté par l’espoir et l’élan. Comptines d’enfants, ballades amoureuses, bribes de prières, paroles de sages, harangues politiques… ces voix mêlées de tous les personnages et courants disparates et contradictoires qui s’agitent et s’expriment sur la place du marché — lieu de confrontations internes et d’échanges avec la société — le badkhan les appelle à la rescousse. D’abord les vivants, qu’il voit comme morts, éteints en un monde qui ne leur laisse pas d’espace pour développer leurs forces créatrices. Puis les « ombres », âmes en peine qui croient être en vie car elles ont encore des aspirations à réaliser.

Enfin il convoque les morts, sortis de leur sépulture. Il les écoute, soupèse leurs paroles avec une attention douloureuse et sarcastique, et les lance dans une grande danse sarabande, un carnaval de toutes les forces qui se fait métaphore, pour tenter de durer et d’abolir la mort. Tentative vouée à l’échec, mais pourtant « dans le cœur toujours quelque chose fleurit, quelque chose pousse et quelque chose attire ». La pièce, écrite en vers d’une intensité poétique soutenue, déroule son action en quatre actes qui présentent tout le kaléidoscope d’une conscience juive moderne en quête de sens et de force vitale. Ce « songe d’une nuit de fièvre » (sous-titre de la pièce) tissé il y a cent ans avec des éléments puisés dans toutes les strates de l’expérience juive, trouve aujourd’hui de fortes résonances dans la conscience d’un Occident perplexe et déchiré. On peut légitimement voir dans le drame de Peretz une préfiguration puissante de nos angoisses actuelles.

Tiré du prologue de la pièce, le fragment qui suit est un monologue de l’Errant, personnage symbolique dont on peut dire qu’il rêve l’ensemble du drame.

Le même ciel, les mêmes étoiles,
la même terre…
L’oreille écoute, jamais pleine d’entendre,
l’œil — jamais rassasié de voir,
jamais comblé de formes et de couleurs.
Le proche repousse, le lointain attire,
toujours plus loin,
sans cesse, sans fin…

Nuit, viens déployer tes ailes !
Ton ombre est profonde, ton souffle est doux…
Je viens, ne demande pas d’où…
Et avant que ton ombre ne soit dissoute,
je reprendrai la route…
Ne demande pas pour où…
Quelqu’un peut-être le sait là-haut…
Moi, de mon long voyage,
suis devenu plus vieux, guère plus sage…
Je vais depuis longtemps, très longtemps,
avec le soleil, du levant au couchant…
Et nulle part ne suis
ni étranger ni d’ici…
Poursuivi par un chasseur inconnu
qui pourchasse tout le monde, et moi
plus vite encore…
Pour tout repos, je rêve sur une couche étrangère,
et dès qu’il fait clair,
debout — hors du lit !…
Nuit, laisse-moi reposer en ton sein…
Je ne veux pas aller en la ville, je connais
ses mensonges…
Ici, en ta grâce, tisse-moi un songe,
berce doucement ce cœur fatigué…
Tisse gris, tisse noir, tisse rouge…
Tu peux aussi mêler les couleurs,
les métisser à ta guise…
Pourvu que tu tisses !
Le fil de la vie,
le fil de la mort,
et de l’entre-deux…

 

דער זעלבער הימל, די זעלבע שטערן…
די זעלבע ערד…
און דאָס אויער הערט
און ווערט נישט פֿול פֿון הערן,
דאָס אויג — פֿון זען נישט זאַט…
נישט ליניען־ און פֿאַרבן־מיד…
דאָס נאָענטע טרײַבט, דאָס ווײַטע ציט
אַלץ מער, אַלץ מער…

שוועב צו, נאַכט, שוועב !
דײַן שאָטן איז ווייך,
דײַן אָטעם — לינד…
איך קום, פֿרעג נישט פֿון וואַנען…
און איידער דײַן שאָטן צערינט,
גיי איך פֿון דאַנען.
וווּ אַהין ? נישט פֿרעג…
אפֿשר ווייסט ווער אין דער הייך…
איך פֿון מײַן לאַנגן וועג
בין עלטער געוואָרן, נישט קליגער…
כ’גיי שוין לאַנג, זייער לאַנג
מיט דער זון ; פֿון אויפֿ־ ביז אונטער־גאַנג…
אין ערגעץ קיין פֿרעמדער און קיין היגער…
געטריבן פֿון אומבאַקאַנטן יעגער,
וואָס טרײַבט אַלע און מיך נאָך שנעלער…
רו איך, טרוים איך אויף אַ פֿרעמדן געלעגער,
און ווערט עטוואָס העלער,
פֿון בעט אַרויס !…
נאַכט, לאָז רוען אין דײַן שויס…
איך וויל נישט אַרײַן אין שטאָט…
איך קען זי ; דאָ, אין דײַן גענאָד,
שפּין אַ טרוים מיר אויס,
שטיל פֿאַרוויג דאָס מידע האַרץ…
שפּין גרוי, שפּין שוואַרץ,
שפּין רויט…
קענסט אויך די פֿאַרבן מישן,
צוזאַמען וועבן…
נאָר שפּין ! שפּין פֿון לעבן,
שפּין פֿון טויט
און פֿון צווישן…