Un pronom neutre : hen en suédois

Karl Erland Gadelii et Isabelle Hylén

p. 6-7

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Karl Erland Gadelii et Isabelle Hylén, « Un pronom neutre : hen en suédois », Langues et cité, 24 | 2013, 6-7.

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Karl Erland Gadelii et Isabelle Hylén, « Un pronom neutre : hen en suédois », Langues et cité [En ligne], 24 | 2013, mis en ligne le 12 juin 2023, consulté le 22 juillet 2024. URL : https://www.languesetcite.fr/425

Depuis quelque temps, le débat sur le pronom suédois neutre hen, englobant han, « il » et hon, « elle », fait rage en Suède. Inventé dans des cercles féministes pendant les années soixante, il est rapidement tombé en désuétude, mais a repris son envol de manière spectaculaire en 2012.

Constatons d’abord que hen est un néologisme dans la mesure où ce mot n’existe pas dans la langue suédoise standard. Il est extrêmement rare que de nouveaux mots fonctionnels soient introduits dans le vocabulaire, et le suédois hen constituerait donc une exception. Notons en outre que, de manière surprenante, ce petit mot n’est dérivé ni de la forme masculine han, ni de la forme féminine hon, mais constitue une solution indépendante de par sa forme unique. Plusieurs langues dans le monde possèdent un pronom neutre du type hen, tel que le finnois hän « il ou elle », qui aurait facilité le lancement de hen en Suède. Dans les langues qui n’ont pas ce type de pronom, comme le suédois, le français ou l’anglais, on réfléchit depuis un certain temps, dans un souci d’être politiquement correct, à la possibilité d’utiliser une autre forme que le genre masculin qui s’applique par défaut. En anglais, par exemple, on a essayé d’introduire des formes comme s/he « il ou elle », voire they « il ou elle », avec plus ou moins de succès. Or ce n’est pas cette acception de hen qui a enflammé le débat, mais un usage plus novateur de ce pronom.

Pour bien comprendre la polémique autour de hen, il faut donc distinguer les deux acceptions de ce pronom. La première, assez peu controversée, regroupe les cas où le sexe du référent n’est pas spécialement pertinent, comme dans le cas du pronom anglais they qui a l’avantage d’inclure masculin et féminin.

Or, la deuxième acception, qui est davantage controversée, a vu le jour dans une école maternelle à Stockholm en 2012, où l’on a conseillé au personnel de remplacer han et hon par hen, afin « de ne pas imposer aux enfants les préjugés associés aux sexes masculin et féminin ». Un livre pour enfants, Kivi & monsterhund (« Kivi et le chien monstre »), paru la même année, utilise de la même manière conséquente le pronom hen, ce qui a contribué à l’animation du débat.

Ceux qui préconisent cet usage controversé de hen voient le genre comme « une construction sociale sans fondation biologique nécessaire ». Ils prônent l’idée que l’enfant oscille entre différentes identités au cours de son développement, processus qui serait facilité si l’enfant n’était pas soumis à une langue qui conserve les rôles de genre traditionnels. À cela s’ajoute le fait que beaucoup de personnes aujourd’hui se déclarent « HBTQ » (homosexuels, bisexuels, transsexuels et queer), ce qui voudrait dire que la dichotomie traditionnelle entre hommes et femmes s’efface. L’usage non réfléchi de han « il » et hon « elle » conserverait donc les stéréotypes liés au genre et serait en conflit avec la réalité contemporaine. À l’inverse, les détracteurs de hen prônent l’idée que l’identité de l’enfant repose sur son sexe « naturel », et que l’usage de ce pronom neutre tend à semer la confusion chez l’enfant.

Prenons quelques exemples qui illustrent les deux usages de hen :

  • Concentrons-nous dans un premier temps sur l’usage premier de hen, qui permet de se référer à une personne sans dévoiler son sexe. Le genre du référent n’est alors ni pertinent, ni intéressant, mais superflu. Considérons la phrase ci-dessous, où il s’agit d’un(e) étudiant(e). Notons que le suédois ne présente pas de variation en genre, student est un nom générique. Le genre n’a donc pas d’importance.
    Les désavantages de chaque proposition sont mentionnés ci‑dessous.

1. Jag frågade studenten varför hen var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi hen était en retard.
Autre solution précédemment proposée (nous avons exclu les propositions les plus fantaisistes, telle h–n).

2. Jag frågade studenten varför han var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi il était en retard.
Le masculin est considéré comme la norme.

3. Jag frågade studenten varför hon var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi elle était en retard.
Usage parfois rencontré dans des milieux radicaux, où le féminin est considéré la norme, donc contre l’idée de hen. Toutefois, l’être humain est féminin en suédois : l’Homme, elle… !.

4. Jag frågade studenten varför haon var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi « ille » (ou « el ») était en retard.
Solution mot-valise, très artificielle.

5. Jag frågade studenten varför han/hon var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi il/elle était en retard.
Peut être ressenti comme lourd, inélégant.

6. Jag frågade studenten varför han eller hon var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi il ou elle était en retard. Idem.

7. Jag frågade studenten varför den var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi il (inanimé) était en retard.
Un être animé doit être désigné par han ou hon [ou hen!] en suédois, tandis qu’on renvoie aux objets inanimés par den [« utrum »] ou det [neutre]. Cet usage nous semble déshumanisant et péjoratif, mais peut parfois être acceptable, voir Karin Milles, 2008.

8. Jag frågade studenten varför de var försenade.
Je demandais à l’étudiant pourquoi ils / elles étaient en retard.
Solution à l’anglaise, marche assez mal en suédois où le participe passé s’accorde avec le sujet [comme en français].

9. Jag frågade studenten varför vederbörande var försenad.
Je demandais à l’étudiant pourquoi « l’intéressé » était en retard.
Peut être ressenti comme trop soutenu, lourd.

  • Dans le deuxième cas, le genre du référent est connu, mais hen est utilisé afin de problématiser la division traditionnelle entre garçons et filles :

10. Pelle sa att hen skulle komma.
Pierre disait que hen viendrait.
Usage controversé.

11. Pelle sa att han skulle komma.
Pierre disait qu’il viendrait.
Usage traditionnel.

12. Pelle sa att den skulle komma.
Pierre disait qu’il (neutre) viendrait.
Usage très marginal, cf. 7. ci-dessus.

Les autres formes de 3. A 9. ci-dessus semblent non attestées ici, voire impossibles.

En guise de conclusion, nous faisons les réflexions suivantes :

  • L’usage peu controversé de hen lorsqu’on se réfère à une personne dont le sexe est une information superflue, semble avoir un avenir dans la langue suédoise. Il a d’ailleurs déjà fait son entrée dans le Parlement ainsi que dans la sphère juridique. Comme le montrent les exemples 1. A 9. ci-dessus, hen est une solution souple et élégante qui n’a pas vraiment de concurrents sérieux dans cette acception. Il s’agit de simplifier la langue en évitant d’écrire « il / elle ».

  • L’usage controversé de hen comme outil pour propager l’idée de la parité nous semble pour l’instant limité. Or, selon nous, il est possible que le hen soit un jour aussi peu controversé que le mariage gay, reconnu en Scandinavie depuis des années, mais qui a également connu des débuts difficiles.

  • Un pronom ne peut pas changer le monde, et comme l’a démontré le linguiste suédois Mikael Parkvall, les pays qui utilisent un pronom neutre ne sont pas forcément plus paritaires que d’autres.

  • Il est difficile de savoir si hen va durablement s’implanter dans la langue suédoise, mais si son usage peut sensibiliser l’opinion générale et indirectement contribuer à une société plus paritaire, cela ne peut pas être une mauvaise chose.

  • Nous pouvons également nous poser la question de l’influence de ces pratiques égalitaires dans les pays voisins. En France, le combat contre les stéréotypes dès le biberon est mené depuis 2009 par la crèche Bourdarias à Saint-Ouen. Le personnel a été formé par un spécialiste suédois revendiquant une pédagogie « active égalitaire », où les garçons peuvent jouer à la poupée et les filles peuvent bricoler. L’usage de hen (par un personnel francophone) fait partie intégrante de cette pédagogie.

Lundqvist J., 2012, Kivi & Monsterhund. Linköping : OLIKA förlag.

Milles K., 2008, Jämställt språk : en handbok i att skriva och tala jämställt [Le langage égalitaire : manuel pour parler et écrire de façon égalitaire]. Stockholm : Norstedts akademiska förlag.

Parkvall m., 2006, Limits of Language: Almost Everything You Didn’t Know about Language and Languages. Sherwood : Oregon, William James & Company.

Ridell K., automne 2013, « Hen – un nouveau pronom personnel suédois. Planification linguistique et débat social. » À paraitre dans Nordiques n° 26.

Karl Erland Gadelii

Études nordiques, université Paris-Sorbonne (Paris IV)

Isabelle Hylén

IFP, université Panthéon-Assas (Paris II)