Le berbère / tamazight en France

Salem Chaker

p. 2-3

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Salem Chaker, « Le berbère / tamazight en France », Langues et cité, 23 | 2013, 2-3.

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Salem Chaker, « Le berbère / tamazight en France », Langues et cité [En ligne], 23 | 2013, mis en ligne le 13 juin 2023, consulté le 22 juillet 2024. URL : https://www.languesetcite.fr/440

À l’échelle de l’histoire connue, le berbère (ou tamazight en berbère) peut être considéré comme la langue autochtone de l’Afrique du Nord. Il couvrait à l’origine l’ensemble de l’Afrique du Nord et du Sahara. Le berbère est devenu minoritaire – voire pour partie menacé – à la suite d’un lent processus d’arabisation linguistique de l’Afrique du Nord consécutif à la conquête arabe et à l’islamisation (8e siècle), puis à l’arrivée de populations arabes nomades venues du Moyen-Orient (11e siècle).

Tamazight est dispersée en ilots d’importance très variable – de quelques milliers à plusieurs millions d’individus – sur un territoire immense. Les principaux pays concernés sont le Maroc (40 % de la population) et l’Algérie (25 %) qui, à eux seuls, doivent compter 80 % des 23 à 25 millions de berbérophones. En dehors des Touaregs, dispersés sur cinq pays de la zone saharo-sahélienne (Niger, Mali, Algérie, Libye, Burkina-Faso), il existe des groupes berbères en Libye (10 %), en Tunisie (1 %), en Égypte (Siwa) et en Mauritanie.

Carte de la berbérophonie

Carte de la berbérophonie

Longtemps occulté, voire ouvertement combattu en Algérie, le berbère ne bénéficiait, jusqu’aux années 1990, d’aucune forme de reconnaissance ou de prise en charge dans les États concernés. Récemment, le statut institutionnel et juridique de la langue s’est progressivement amélioré : en Algérie d’abord, où le berbère est depuis 2002 « seconde langue nationale », l’arabe demeurant « langue officielle et nationale » ; puis au Maroc depuis juillet 2011 où il a acquis le statut de « seconde langue officielle ». Les effets de ces évolutions statutaires ne sont pas encore très significatifs – dans l’enseignement comme dans la vie publique – et il faudra sans doute encore de longues années de luttes et de progrès pour que le berbère ne soit plus une « langue dominée et marginalisée ».

Autrefois confinées dans la ruralité et l’oralité, profondément dévalorisées, la langue et la culture berbères font désormais l’objet d’une forte demande sociale. Dans une région comme la Kabylie où l’éveil identitaire et culturel est ancien et très marqué, la revendication prend même des formes ouvertement politiques. La défense de la langue, l’affirmation des droits culturels des Berbères se traduisent dans toutes les grandes régions berbérophones par une dynamique culturelle vigoureuse, notamment en matière de production littéraire et de passage à l’écrit. Les Berbérophones écrivent de plus en plus leur langue ; des formes littéraires nouvelles s’acclimatent et se consolident (nouvelle, roman, théâtre). Et, après la radio, le disque, la cassette audio et vidéo et autres supports numériques, le berbère et la culture berbère ont fait leur apparition dans la presse écrite, la télévision et même sur internet où les sites sont extrêmement nombreux et actifs.

En France

Depuis le début du 20e siècle et surtout depuis la décolonisation, l’émigration de travail et l’exode rural très importants ont disséminé les berbérophones dans toutes les grandes villes et dans le vaste monde : Alger, Casablanca et… Paris sont les trois principales villes berbérophones. Le berbère en France est donc une vieille affaire, séculaire même. Car l’immigration maghrébine vers la France (et l’Europe) a d’abord été berbérophone, aussi bien à partir de l’Algérie que du Maroc. Les foyers d’émigration les plus anciens sont la Kabylie (dès le début du 20e siècle) et, au Maroc, le Sous (après 1945). Ces régions ont été rejointes à date plus récente (dans les années 1960) par d’autres : les Aurès pour l’Algérie, le Rif pour le Maroc.

La pauvreté des sols de leurs régions montagneuses d’origine, les densités démographiques importantes et les bouleversements de toutes natures induits par la colonisation puis la décolonisation expliquent le poids des berbérophones dans les mouvements migratoires vers la France.

On estimera le nombre de berbérophones en France à près de 2 millions de personnes, composées pour 2/3 de berbérophones d’origine algérienne et pour 1/3 de berbérophones d’origine marocaine, la grande majorité étant de nationalité française.

La diversité des origines géographiques et de la chronologie a d’ailleurs un impact direct sur l’implantation territoriale : les Kabyles sont plutôt à Paris et dans l’Est de la France, les Rifains dans le Nord et à Amiens, les Chleuhs en banlieue parisienne…

Un enracinement culturel ancien

Depuis les années 1930 au moins, la France est un pôle important de la vie culturelle berbère, tout particulièrement kabyle ; Paris a été un des hauts lieux de la chanson kabyle puis berbère. La France a vu naitre tous les supports et vecteurs modernes de la culture berbère : disque, cassette, CD, vidéo, radio, TV, livre et écrit littéraire. Elle demeure un passage obligé pour les créateurs et artistes berbères : les chanteurs kabyles ou chleuhs obtiennent leur consécration sur les scènes de l’Olympia ou du Zénith de Paris.

Au-delà des données démographiques, l’enracinement berbère en France résulte aussi de la présence précoce d’élites diversifiées parmi les berbérophones : artistes, relais intellectuels divers (étudiants, cadres politiques, fonctionnaires divers, hommes de lettres). La situation d’exclusion du berbère qui a longtemps prévalu en Afrique du Nord a eu aussi pour conséquence, surtout en Algérie, le déplacement de l’activité berbérisante vers la France. Depuis 1962, une part conséquente de la production de/sur la langue berbère a été réalisée en France. La délocalisation a touché les activités militantes berbères, culturelles et politiques, mais aussi la production et la formation scientifiques.

Ainsi, l’Université et la Recherche françaises ont joué un rôle décisif : plus d’une centaine de thèses de doctorat consacrées au berbère ont été soutenues en France, surtout à Paris, mais aussi ailleurs. L’écrasante majorité des berbérisants maghrébins formés entre 1960 et 1990 l’ont été en France. Et malgré une internationalisation sensible, la France et le français conservent une position dominante dans les Études berbères, tant dans la formation universitaire que dans la production scientifique.

Aléa improbable de l’histoire coloniale, présence longtemps discrète et cachée dans les cafés-garnis d’une immigration ouvrière peu audible, le berbère s’est peu à peu enraciné, vivifié en France pour y devenir une réalité désormais pérenne, l’une des principales « langues de France »

Chaker S., « Le berbère », Les langues de France (sous la direction de Bernard Cerquiglini), Paris, Puf, 2003, p. 215‑227.

Filhon A., Langues d’ici et d’ailleurs : transmettre l’arabe et le berbère en France, Paris, INED, 2009, 285 p.

Slimani-Direche K., Histoire de l’émigration kabyle en France au XXe siècle. Réalités culturelles et politiques et réappropriations identitaires, Paris, L’Harmattan, 1997.

Tribalat M., Faire France. Une enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris, La Découverte, 1995.

Carte de la berbérophonie

Carte de la berbérophonie

Salem Chaker

Professeur de berbère à l’université d’Aix-Marseille

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