Entretien avec les membres du groupe de patois de Luchapt (Vienne)

Maximilien Guérin

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Maximilien Guérin, « Entretien avec les membres du groupe de patois de Luchapt (Vienne) », Langues et cité [En ligne], 30 | 2021, mis en ligne le 20 mars 2021, consulté le 30 juillet 2021. URL : https://www.languesetcite.fr/210

Merci à Marie-Joseph Chassat, Moïse Chassat, Pierre Chassat, Henriette Chégaray, Bernard Klein, Annie Maisonnier, Armand Maisonnier et Olivier Ranger, membres du groupe de patois de Luchapt. Propos recueillis par Maximilien Guérin.

Pourquoi constituer un groupe de patois ?

Nous avons constitué notre groupe de patois suite à la création de l’association « La Traverse » en 2013. Cette association a pour but de rassembler les habitants de la commune d’origines diverses (anciens ayant toujours vécu ici, néo-ruraux, Anglais) et de redynamiser la vie de la communauté. L’un des objectifs initiaux est d’informer les habitants sur l’histoire de la commune ainsi que sur la vie locale d’autrefois. Cette démarche a eu un certain succès, du fait de la nostalgie des anciens et de l’intérêt réel que les nouveaux habitants (notamment anglais) manifestent pour les traditions locales. Suite à la fondation de l’association, nous nous sommes rendu compte que nous étions plusieurs, parmi les anciens, à pratiquer le patois de Luchapt. Nous nous sommes alors dit qu’il ne fallait pas que cela soit perdu.

Que faites-vous au sein de ce groupe ?

Nous essayons de nous réunir une fois par mois. Nous avons plusieurs activités liées au patois. Depuis la création de notre groupe, nous élaborons un lexique de notre parler, que nous enrichissons à chaque fois que nous nous retrouvons. Nous faisons également des discussions en patois sur des thèmes spécifiques. En 2017, nous nous sommes rendus à la maison de retraite de Mouterre-sur-Blourde (une commune voisine) pour rencontrer des locuteurs originaires de Luchapt. Nous leur avons soumis des textes en français que nous traduisions en patois, et ils nous ont proposé des modifications et des améliorations.

Sur quelles communes votre patois se parle-t-il ?

Notre patois ne se limite pas à la commune de Luchapt. On peut considérer que l’on parle plus ou moins le même patois dans les communes voisines, à savoir : Asnière-sur-Blour (Vienne) [dont sont originaires plusieurs membres de notre groupe], Saint-Barbant (Haute-Vienne), Saint-Martial-sur-Isop (Haute-Vienne), Oradour-Fanais (Charente) ou encore Availles-Limouzine (Vienne). Il est donc à cheval sur plusieurs départements (essentiellement Vienne, mais également Haute-Vienne et Charente). Il est situé entre le poitevin (à l’ouest) et le limousin (à l’est). Concernant ces deux autres patois, nous constatons qu’il nous est souvent facile de comprendre le poitevin, alors que le limousin est plus dur à comprendre.

Que représente le patois pour vos communes ?

Malheureusement, il ne représente plus grand-chose ; il se perd. Mais nous sommes très attachés à ce patois. Il s’agit en quelque sorte d’un « patrimoine culturel » de la commune. Il s’agit des racines des anciens de Luchapt, la langue de nos ancêtres. Il correspond à un lieu, à une époque. Il est une attache à la commune. Il suscite donc de la nostalgie. C’est « quelque chose qui s’accroche » ; nous y attachons une grande valeur sentimentale. Pour certains qui ont dû quitter la commune pendant plusieurs années, le patois correspond à la plus belle époque de leur vie ; il évoque l’enfance et les souvenirs qui y sont associés. De fait, ce sentiment ne doit pas se limiter à notre région, mais doit être présent dans d’autres régions patoisantes.

Qui parle patois aujourd’hui ? Dans quels contextes ?

Le patois est essentiellement parlé par des gens nés avant 1950. Mais tous les gens de cette génération ne le parlent pas. Il s’agissait alors essentiellement de la langue des paysans. On peut estimer aujourd’hui qu’environ 30 à 40 personnes le parlent sur les communes de Luchapt et Asnières-sur-Blour, ce qui représente 7 à 9 % des habitants de ces communes. À cela, il faut ajouter les gens qui le comprennent mais ne le parlent pas. Aujourd’hui la plupart des jeunes agriculteurs ne parlent pas patois. Étant donné le nombre restreint de gens qui le parlent, le patois n’est donc plus vraiment une langue du quotidien. On le parle uniquement quand on se rencontre entre anciens, soit par hasard, soit lors d’évènements particuliers (fêtes, enterrements, invitations, etc.).

Pensez-vous que plus tard des gens continueront de parler patois ?

Aujourd’hui, les gens ne parlent déjà presque plus le patois. Nos enfants et certains de nos petits-enfants le comprennent, mais ne le parlent pas. Si le patois était transcrit (sous forme de textes), ils pourraient sans doute le lire et le comprendre. Il est possible que cela attise leur curiosité. Néanmoins, nous sommes la dernière génération à le parler comme langue maternelle. Quand nous sommes entrés à l’école primaire, la majorité d’entre nous ne parlait pas le français, mais uniquement le patois. Par la suite, le patois a commencé à décliner. Dans les années 1950, il commençait déjà à se perdre. Les personnes dont c’était la langue maternelle semblaient avoir honte de le parler, ce qui nous faisait parfois mal au cœur.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de mots incarnant l’identité linguistique locale (sans équivalent français par exemple) ?

Notre patois comprend de nombreux mots n’ayant pas vraiment d’équivalent en français. Nous pouvons ainsi citer : la dorne, sorte de tablier que portaient les femmes ; être natre, ce qui signifie « être têtu » ; dépenailla, qui signifie « déchirer ses vêtements » ; ou encore ébourassa, qui signifie « se secouer dans la poussière (notamment en parlant d’une poule) ».

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Nous souhaitons continuer à enrichir le lexique sur lequel nous travaillons depuis 2013. L’objectif principal de ce travail est de « sauver des mots » de l’oubli. Nous comptons éditer nous-même le lexique sous la forme d’un fascicule qui sera disponible à la bibliothèque de la commune ainsi qu’auprès de l’association « La Traverse ».

Maximilien Guérin

Chercheur postdoctoral au projet ANR Croissant, LLACAN (UMR 8135-CNRS/LLACAN/USPC)

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