Paroles d’enfants sur une langue en sursis

Marie Salaün, Mirose Paia et Jacques Vernaudon

p. 8-9

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Marie Salaün, Mirose Paia et Jacques Vernaudon, « Paroles d’enfants sur une langue en sursis », Langues et cité, 28 | 2017, 8-9.

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Marie Salaün, Mirose Paia et Jacques Vernaudon, « Paroles d’enfants sur une langue en sursis », Langues et cité [En ligne], 28 | 2017, mis en ligne le 04 mars 2022, consulté le 29 mai 2022. URL : https://www.languesetcite.fr/305

Selon le recensement général de la population de 2012, 149 007 habitants de Polynésie française âgés de 15 ans et plus déclarent comprendre, parler, lire et écrire une langue polynésienne, soit 73 % de la population de cette tranche d’âge. 95 % déclarent une compétence équivalente en français, ce qui pourrait laisser penser que près des trois quarts de la population est bilingue. Cependant, ces chiffres, qui reposent uniquement sur du déclaratif, cachent une réalité plus complexe. Selon la même source, seuls 28 % des habitants de 15 ans et plus parlent une langue polynésienne en famille alors qu’ils sont 70 % à utiliser le français dans ce cadre. 53 % des personnes âgées de 75 à 79 ans, 33 % des 45‑49 ans et 17 % des 15‑19 ans déclarent une langue polynésienne comme étant « la plus couramment parlée en famille », ce qui témoigne d’un étiolement de la pratique et de la transmission des langues polynésiennes au cours des générations.

Une enquête extensive réalisée en 2005 auprès de 600 familles de Tahiti et de Moorea confirme cette érosion. Les parents, interrogés par le biais d’un questionnaire au sujet de leurs enfants scolarisés en maternelle, se déclarent pour les trois quarts d’entre eux bilingues tahitien-français. Pourtant, ils s’adressent à leur enfant le plus souvent en français (54 %) ou dans un mélange tahitien- français (28 %). Selon eux, la grande majorité des enfants, plus de 83 %, répond en français à son entourage. Les enfants qui utilisent soit alternativement le tahitien et le français (moins de 14 %), soit le tahitien uniquement (moins de 5 %) sont rares (Nocus et al., 2006). Des enquêtes sociolinguistiques menées entre 2010 et 2013 auprès de 88 familles aboutissent à la même conclusion. Si les enfants vivent massivement dans des environnements plurilingues, ils sont pour ainsi dire exclus du tahitien par les adultes : le français est la langue dans laquelle les parents s’adressent à eux spontanément, prioritairement voire exclusivement dans les échanges. Le tahitien est mobilisé principalement dans deux circonstances : quand on gronde les enfants et surtout, quand on veut dire des choses qu’ils ne doivent pas comprendre. Le tahitien est devenu « une langue des adultes » (Salaün et al., 2016). Paradoxalement, 97 % des 600 familles interrogées en 2005 déclarent qu’il est « important », voire « très important », que leur enfant apprenne le tahitien à l’école. Comment expliquer que des parents et des grands-parents veulent que leurs langues d’origine soient enseignées, mais qu’ils ne participent pas activement à leur trans- mission à leurs propres enfants ? Certains parents, souvent les plus jeunes, se tournent vers l’école pour assurer une transmission linguistique qu’ils ne se sentent plus en mesure d’assurer eux-mêmes car ils estiment ne plus maîtriser suffisamment leur langue d’origine (« Aucun de nous deux n’est capable de parler correctement le tahitien, alors on s’est dit qu’il vaut mieux éviter ») (Salaün, 2011).

C’est aussi la conviction que le français est la « langue de la réussite » qui les conduit à ce choix exclusif. Insuffisamment informés sur l’acquisition du langage et sur le plurilinguisme, ils pensent souvent que leurs enfants ne sont pas capables d’apprendre plusieurs langues à la fois dès la naissance et ils perçoivent, plus ou moins consciemment, les langues polynésiennes comme une entrave à l’acquisition du français.

Une recherche financée par l’Observatoire des pratiques linguistiques de la DGLFLF, réalisée entre novembre 2013 et mars 2014 auprès de 24 élèves de CM2, âgés de 10 ans, scolarisés sur l’île de Tahiti, en milieu urbain, et de manière contrastive en milieu rural, a permis de donner la parole aux enfants sur leurs propres motivations à pratiquer leur langue d’origine. En résonnance avec ce que disent les parents, tous les enfants rencontrés déclarent grandir dans un environnement familial où l’on entend parler français, tahitien (ou reo tahiti) et d’autres langues. Nous citons ici quelques extraits représentatifs de ces entretiens.

HERE1 : Ben moi, généralement, je parle français avec mon père et des fois je dis des petits mots, en tahitien, avec mon père et quand il comprend pas je lui explique. Ou sinon, c’est lui qui me dit des petits mots et je comprends pas, il m’explique. Et quand j’suis chez ma mère à Moorea on parle presque que tahitien, et un peu français.

Et ton grand-père ?

HERE : Côté papa, il parle pas tahitien. Et côté maman, il parle que tahitien.

Tous les enfants parlent principalement français au quotidien, avec leurs amis dans la cour de l’école et avec leurs frères et sœurs dans la famille. Les productions spontanées en tahitien entre pairs sont peu fréquentes et limitées à des phrases courtes et elliptiques. Lorsqu’on leur demande à quoi sert de parler tahitien, les enfants commencent par rappeler une évidence :

TEURA : Pour parler aux gens qui parlent que tahitien.

Mais ils sont souvent bien en peine pour identifier autour d’eux dans la société globale des interlocuteurs qui ne sachent pas aussi parler français, mises à part quelques personnes âgées. Ils ont conscience du fait que les contextes où il est indispensable de s’exprimer en tahitien sont en train de disparaître et il leur faut donc imaginer un ailleurs linguistique ou des situations exceptionnelles pour justifier son usage :

JEAN : Au cas où on va sur une autre île. […] Quelque part où on parle le tahitien, au moins on saura parler.

MAONO : À quoi ça sert ? Ben moi je dis que ça sert à… ben… Ça sert à… Comme par exemple, tu te retrouves en prison tout seul avec un pur tahitien qui ne sait pas parler français, ben pour communiquer avec ceux qui savent pas parler ta propre langue.

À défaut de lui trouver une fonction communicative, les enfants reconnaissent au tahitien son utilité pour établir un contact convivial. C’est le cas d’Ariitai qui veut devenir vétérinaire plus tard. Il pense qu’il aura besoin du tahitien et du français de manière complémentaire : « Le tahitien, pour dire bonjour et au revoir. Et le français pour dire c’est quoi, c’qui ne va pas. »

Cependant, tous les enfants rencontrés manifestent un vif attachement au tahitien comme marqueur de leur ancrage polynésien :

HEIMANA : Quand tu parles tahitien, c’est pour prouver que tu es un vrai tahitien.

TETUANUI : Moi, j’aime bien le tahitien parce que ça fait partie de ma culture, ce sont mes ancêtres qui ont commencé avec cette langue et ça me passionne. Voilà.

Parmi ces trois langues [tahitien, français, anglais], laquelle est votre langue ?

MERYL : Tahitien.

RAVAHERE : Tahitien.

Et vous parlez le tahitien tous les jours ?

RAVAHERE : Non. Un peu. Si, un peu.

MERYL : Euh, c’est rare.

Quelle est la langue que vous parlez le plus souvent ?

RAVAHERE : Le français.

MERYL : Le français.

Mais si votre langue c’est le tahitien… Alors le français, c’est la langue de qui ?

MERYL : Ben des Français. (Rire)

RAVAHERE : (Rire)

La parole de ces enfants n’est pas sans rappeler celle de cet adolescent d’origine algérienne qui expliquait à Jacqueline Billiez (1985 : 102) : « Ma langue, c’est l’arabe, mais je la parle pas ». Elle révèle une modification profonde du statut de la langue d’origine pour les nouvelles générations : « La langue d’origine est [désormais] moins perçue dans sa fonction d’outil de communication que comme une composante primordiale de l’héritage et comme marqueur d’identité » (Ibid.).

Parau noa atu ā tātou nō te reo, mātutu noa ā i te aura’a o te mau ta’o, patu noa atu ā i te tahi Fare Vāna’a, mai te peu rā e’ita te reo tahiti e orahia i te ’utuāfare, ho’ona ’ore te mau ha’ara’a.
John Doom

On peut parler de notre langue, discuter du sens des mots, on peut même créer une Académie, mais si l’on ne parle pas le tahitien à la maison, cela ne sert pas à grand-chose.
John Doom

1 Tous les prénoms sont modifiés pour respecter l’anonymat des enfants.

Billiez, J. (1985). « La langue comme marqueur d’identité ». Revue européenne des migrations internationales, 1 (2), 95‑105.

Nocus, I., Guimard, P., & Florin, A. (2006). Évaluation de l’expérimentation pour l’enseignement des langues polynésiennes à l’école primaire publique de la Polynésie Française, Bilan d’étape pour la session n° 1, université de Nantes, Nantes, multigraph.

Salaün, M. (2011). Renforcer l’enseignement des langues et cultures polynésiennes à l’école élémentaire. Contribution à l’évaluation de l’expérimentation ECOLPOM en Polynésie française : aspects sociolinguistiques. Rapport de recherche, ANR École plurilingue Outre-mer, multigraph.

Salaün M., Vernaudon J., Paia M. (2016). « “Le tahitien, c’est pour dire bonjour et au revoir” : paroles d’enfants sur une langue autochtone en sursis ». Enfances Familles Générations [En ligne], 25. http://efg.revues.org/1156

1 Tous les prénoms sont modifiés pour respecter l’anonymat des enfants.

Marie Salaün

Université Paris Descartes, CANTHEL

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